Football

Jeudi, 20 heures. Le stade de Sclessin hésite encore entre la nuit tombante et le feu sacré. Une heure plus tard, la question ne sera même plus posée. Le Standard entre face à Hanovre dans l’une de ces soirées européennes où tous les sentiments se bastonnent, le score passant de la frustration à la fierté. Assis aux côtés de son compère, Marc Delire, Benoît Thans se réchauffe dans son costume "d’analyste télévisé" que même ses détracteurs ont désormais appris à repasser du regard et à admirer. Mais à force de jongler entre les plateaux d’AB3, de la RTBF et de Belgacom TV, certains avaient un peu oublié que Benoît Thans avait avant tout l’odeur du terrain collée au nez, que l’homme pouvait - derrière les écrans télé - rendre de fieffés services à un football belge où les anciennes gloires restent parfois enfermées dans "l’album à souvenirs" sans toujours pouvoir en sortir. Depuis quelques semaines, l’erreur de casting est désormais réparée. Nommé directeur technique de l’Union Belge en lieu et place d’un Francky Dury que la poudre d’escampette a fini par "ramener" à Zulte-Waregem, Benoît Thans n’a pas attendu pour mettre plusieurs dossiers sur le feu. Il était temps, grand temps de le rencontrer.

On ne peut éviter de vous demander comment se passe votre prise de fonction du côté de l’Union Belge. De l’extérieur, on vous sent comme un poisson dans l’eau mais on se dit aussi que le côté administratif de la fonction pourrait peut-être vous énerver.

Je dois avouer que je ne tombais pas dans l’inconnu. Mon prédécesseur, Francky Dury, m’avait mis au parfum et c’est vrai que les réunions ne cessent pour l’instant de s’enchaîner. Le côté administratif de la fonction ne me pèse pas, mais je veux que le football redevienne un art de la simplicité. La Belgique du sport a parfois eu l’art de "compliquer" et de "diviser". Prenez ces deux verbes et renversez-les : je veux "simplifier" et "uniformiser". Que l’on ne s’y trompe pas : le football a besoin de l’administratif pour fonctionner, mais il ne faut pas que l’administratif utilise le football pour justifier sa nécessité.

Simplifier et unifier, dites-vous. Commençons par plancher sur le second verbe. On a précisément l’impression, sans vouloir vous flatter, que l’encadrement mis en place à l’Union Belge tient pour la première fois d’un groupe d’amis. Pour ne prendre que Johan Walem (entraîneur des espoirs), Marc Wilmots (sélectionneur adjoint) et vous-même, tout cela sent bon la camaraderie. Voilà une génération d’amis et de “clubmen” que les clubs belges avaient précisément dénigrée. C’est une revanche ?

Je ne pense pas que les clubs nous aient dénigrés. Vous savez, j’ai eu l’occasion de travailler avec certains clubs et tout le monde a entendu parler de ma lune de miel ratée avec Charleroi et le président Abbas Bayat, un homme qui, quoi qu’on en pense, respire l’intelligence quand il ne sort pas de son tailleur de président. Maintenant, il se fait que nous sommes trois compères à nous retrouver dans la même maison et cela ne relève pas du hasard puisque j’ai moi-même demandé à Johan Walem de se coiffer de la casquette d’entraîneur des espoirs. Je dirais simplement qu’il était bon de rendre l’institution aux gens du football. Car on peut plonger dans tous les bouquins et se construire un football d’université, rien ne remplace le coup d’œil que le terrain vous a donné. L’Union Belge avait besoin d’être rafraîchie et les choses ne font que commencer.

On sent très clairement chez vous une volonté de faire bouger les cadres (les sélections chez les jeunes, le centre de Tubize, etc.), alors que votre “ami” Stéphane Pauwels vous avait parfois collé une image d’homme consensuel et chèvrechoutiste. Vous n’avez pas peur de tomber sur certaines résistances ?

Je n’ai jamais été un homme consensuel. Maintenant, si cela fait plaisir à certains de le penser, je ne vais pas ruer dans les brancards pour les incendier. Ce qui est vrai, c’est que je reste d’un optimisme indéracinable et que je préfère travailler avec les qualités des gens. Quant à l’affrontement, je ne vois pas très bien d’où il pourrait tomber.

Deux exemples précis pour vous éclairer. Prenons d’abord les grands clubs : vous allez devoir travailler et négocier avec eux pour que l’Union Belge puisse aussi suivre leurs meilleurs jeunes et les guider. Certains pourraient poser la main sur le frein. Prenons un deuxième exemple en redescendant de plusieurs échelons : vous voulez simplifier le football et unifier des petits clubs qui finissent par se marcher sur les pieds. Là aussi, vous risquez de tomber sur des résistances identitaires.

Prenons le premier problème : celui du suivi de nos meilleurs jeunes et des discussions que nous devons mener avec leur club. Il n’y a pas et il n’y aura pas de conflit pour la bonne et simple raison que, des deux côtés de la barrière, ce sont désormais des hommes de football qui doivent se parler. Prenons le cas d’Anderlecht et du Standard. Là, mes interlocuteurs sont Jean Kindermans et Christophe Dessy, deux hommes avec lesquels j’ai joué ou avec qui je suis ami. Nos intérêts sont communs puisque nous voulons tous voir nos jeunes progresser. Sur la question des petits clubs, je pense qu’il ne faut pas sous-estimer la capacité des gens à s’adapter. Oui, certains petits clubs vont passer à la trappe, oui, certains labels reçus par les clubs vont devoir être revus sur base d’autres critères que la présence de douze chasubles, d’une bonne tondeuse et d’un grand fût dans une buvette chauffée, mais cela ne provoquera pas de révolution.

Prenons alors la question de biais. Est-ce que vous, en tant que directeur technique de l’Union Belge, vous ne risquez pas, à un moment ou un autre, d’être le témoin d’une guerre entre les grands clubs pour les jeunes joueurs. Vous étiez comme nous cette semaine à Torhout pour voir l’équipe belge des moins de 16 ans jouer et vous avez vu le nombre de scouts, d’agents, de représentants de clubs traîner autour du stade. Entre nos grands clubs, les transferts de jeunes joueurs ne cessent de se multiplier. Faut-il laisser aller les choses ou tenter de les freiner ?

Tout est question de point de vue. Sincèrement, je pense qu’un jeune a tout à gagner en passant d’Anderlecht au Standard ou du Standard à Anderlecht au cours de ses années de formation. Chacun sait que cet été, Anderlecht a pris David Henen du côté de l’Académie Robert Louis-Dreyfus et que les Rouches leur ont rendu la pareille en ramenant chez eux Anil Koc. C’est un enrichissement pour les deux joueurs. Ce qui est beaucoup plus inquiétant, c’est l’absence de formation pour certains joueurs qui patinent, ceux dont chacun sait qu’ils ne franchiront pas le pas de l’élite et qui risquent de se retrouver sur le carreau sans aucun escabeau sur lequel retomber. Quant à la guerre froide à laquelle les deux clubs peuvent se livrer, je ne les ai plus vus tomber dans la haine. Cela tient peut-être à mon histoire personnelle mais je n’ai pas tendance à voir les conflits là où ils ne se trouvent pas.

On vous sent très marqué par le sort de “cette classe moyenne” du football belge, cette zone intermédiaire entre l’élite absolue et la cargaison de jeunes de 10 ans qui est “déversée” chaque année dans les petits clubs.

Je reviens sans cesse avec mon image de pyramide. Chez nous, il ne faut ni s’attaquer au sommet ni à la base. Ou, du moins, pas en priorité. L’important, c’est que cette pyramide ne se rétrécisse pas si vite entre la base et son sommet. Pourquoi autant de jeunes arrêtent le football à 13 ans ? Pourquoi est-ce qu’au niveau de l’encadrement national, on ne peut pas mettre sur pied une sélection des moins de 14 ans ? Il y a encore une sorte de trou noir dans lequel des tas de jeunes risquent de tomber. Prenons l’exemple de Westerlo. Leur école de jeunes crache du feu, ils sont champions chez les moins de 13 ans et personne ne le sait. S’ils retombent avec Saint-Trond en Division 2, combien de jeunes vont tomber avant que leur formation soit achevée ? Dix ou quinze d’entre eux vont immigrer vers les grands clubs, les autres vont mourir d’une mort lente. C’est à tout cela qu’il faut travailler.

Tant qu’on navigue sur les questions de formation, où en est votre fameux plan pour le football wallon lancé avec le ministre Antoine ? On a parfois l’impression que l’homme a tenté de frapper un coup politique en cherchant l’approbation d’une personnalité du football comme vous ?

Les jeux politiciens ne m’intéressent pas. Si certains font de la récupération politique, je ne m’en soucie pas. Quant au plan Antoine, les ASBL ont été formées et l’enveloppe budgétaire ne devrait pas changer malgré la période de vaches maigres à laquelle les gouvernements sont tous confrontés.

Quand on jette un coup d’œil dans le rétroviseur, on se dit parfois que vous avez fait une sorte d’après-carrière à l’envers en commençant par la télé avant de retrouver le terrain. Est-ce que vous n’avez pas, malgré vous, lancé une sorte de mode du télé-crochet ? Celle de ces anciens footballeurs qui choisissent le petit écran pour se relancer ?

Il faut voir les choses autrement. La Belgique restait une espèce d’île où les anciens joueurs ne tenaient pas toujours le crachoir dans les émissions télé. La donne a désormais changé. On ne va pas se faire passer pour des faux génies mais il y a tout de même un regard d’ancien joueur que d’autres ne peuvent pas apporter. Mais je ne pense pas que cela m’ait relancé dans le milieu. Ce n’est pas à moi de le dire mais j’ai gardé beaucoup d’amis partout où je suis passé. Certains choisissent de voir cela comme un réseau mais, sincèrement, peu me chaut. Le positivisme me colle à la peau et ce n’est pas les bruits de couloir qui vont le détacher.

Ce côté positif a tout de même été méchamment secoué en 1/16e de finale de l’Europa League avec les éliminations de Bruges et d’Anderlecht face à deux bons soldats européens (Hanovre et Alkmaar) mais certainement pas des foudres de guerre.

C’est clair que j’avais ouvertement espéré de voir deux clubs belges passer. Mais on n’en avait pas assez fait au sortir des poules lorsque nos trois représentants étaient passés. On manque cruellement de chauvinisme. Les Français auraient déjà crié "Cocorico" avant que le coq n’ait eu le temps de s’éveiller.

Un chauvinisme dans lequel vous êtes bien installé à l’Union Belge. Vous venez d’en prendre pour quelques années ou vous risquez d’être rattrapé par le syndrome Leekens : “Une belle offre et je m’en vais.” ?

On ne peut jamais dire jamais. Peu importe que ce soit un cliché puisqu’il dit vrai. Qui sait si demain je ne serai pas entraîneur de Westerlo ou adjoint de Dury à Zulte ? (Sourire). Mais je suis bien ici