Football

À 18 heures, Mouscron accueille son voisin hennuyer lors d’un duel sous tension entre deux clubs qui ont besoin de se rassurer. L’entraîneur du RMP Rachid Chihab, électricien de formation, a démarré le football dans les rues du Maroc avant de débarquer à Lille sur la pointe des pieds.

Les fans hennuyers… et français sont prêts à enflammer le Canonnier sur le coup de 18 heures. Mouscron reçoit son voisin de Charleroi qui le talonne au classement. Un point sépare les deux matricules qui ne sont pas encore à l’abri des barrages de relégation.

L’entraîneur marocain du RMP, réputé pour être un homme cohérent et posé, a levé les yeux de son ordinateur afin de se confier avec sincérité.

Poli et éduqué, il n’élude aucune question. Dans cet univers où l’excès coule à flots, il garde les pieds sur terre en se rappelant de ses origines. Il y puise les fondements de sa personnalité dure, mais juste.

Enfance heureuse

"J’ai grandi avec un ballon dans la rue , souligne-t-il d’emblée. Le football correspond non seulement à ma passion, mais, en plus, c’était le sport financièrement le plus accessible."

Après l’école, il déboulait avec son ballon sous le bras dans les rues du Maroc. "Je partageais mon temps entre les cours et le football." De son propre aveu, il qualifie son enfance d’heureuse et chouette même si la vie n’a pas toujours été simple. "Nous n’avions pas accès à tous les conforts, mais nous étions heureux."

Tisserand, son père a traversé la Méditerranée pour s’implanter seul en France. "A la suite de cette absence, ma mère, mon frère, mes quatre sœurs et moi avons traversé une période difficile."

Educateur sportif et… électricien

Après vingt-quatre mois, sa famille l’a rejoint. A 12 ans, le jeune Rachid quittait son Maroc natal sans se douter qu’il fréquenterait à Lille des stars planétaires de la trempe d’Eden Hazard. "Tout a été chamboulé" , se souvient celui qui n’avait d’yeux que pour les footballeurs brésiliens, Platini, Scifo et Gerets.

Dans le nord de l’Hexagone, il utilise le ballon rond pour se reconstruire une vie. Attaquant puis défenseur, il mène une carrière tranquille jusqu’en CFA, équivalent de la Division 3 en Belgique.

Son parcours le mène au Losc. En 1993, ce jeune entraîneur de 32 ans ne perd pas le fil de sa vie. Derrière sa formation d’électricien, il garde un pied dans son club en tant qu’éducateur sportif.

"Rien n’était programmé. Une rencontre en amenant une autre, je me suis retrouvé au milieu d’une bande de jeunes. Jean-Michel Vandamme, l’actuel conseiller sportif du président lillois, m’a mis sur les rails."

Petit à petit, il gravit les échelons pour atterrir au bureau de responsable de la formation des jeunes d’un grand club. Sa voie était tracée. Face à ces lourdes responsabilités, il dépose au pas de sa porte son métier d’électricien.

En 2000, sa passion devient son unique métier. Ce bosseur attire la sympathie et la confiance. Les résultats ne tardent pas à suivre. Ses jeunes raflent la mise à plus d’une reprise. Sa méthode est aussi simple que rébarbative. "Comme je n’ai pas joué au plus haut niveau, j’ai donné tout mon temps au football. Je me suis noyé dans le travail au détriment de ma vie de famille. J’ai lu. J’ai observé. J’ai pris des notes."

Conscient de sa valeur, ses patrons lillois l’ont aiguillé en janvier 2014 vers la Belgique. A 52 ans, il découvrait un nouveau championnat avec un objectif très clair : faire remonter le RMP en D1 dès le mois de mai. Brillamment, le Franco-Marocain atteint cet objectif.

"Pour la première fois de ma carrière, je gérais un groupe d’adultes. En soi, l’approche est identique à l’exception notoire qu’avec des adolescents, je travaillais sur le long terme. Avec Mouscron, je suis évalué chaque semaine. Tout se joue dans l’immédiat" , poursuit celui qui précise qu’il est toujours responsable du centre de formation du Losc même s’il est détaché sur une mission spécifique en Belgique.

"Les médias se sont enflammés. Moi pas"

"Je veux relever le défi du maintien. Je n’ai aucun secret. A ce niveau, il faut du travail, du talent et de la chance. Lorsque tout le monde s’emballait en début de saison, j’ai maintenu un discours cohérent et réaliste. Je ne me suis pas laissé emporter par l’euphorie ambiante."

Le vent a faibli dans les travées du Canonnier. Aujourd’hui, Mouscron figure en douzième position avec 17 points alors qu’il en reste encore 48 à distribuer.

"Nous avons encore besoin de 13 points pour atteindre notre but. Je veux maintenir ce cap. En une semaine, nous venons de prendre 4 points contre de grands clubs. Nous n’avons pas craqué" , martèle l’ancien électricien qui s’appuie sur son passé pour garder la tête froide.

"Grâce à mes parents, j’ai reçu une éducation stricte. Les aléas de la vie m’ont forgé un caractère dur et exigeant. J’ai tout accompli à la seule force de mon poignet."

Il a tant trimé pour en arriver là qu’il ne flambera pas tout sur un coup de poker. Il laisse aux autres le soin de spéculer. Rachid Chihab s’enferme dans son seul vice, celui du travail. "Le travail, c’est mon ADN."


"Hazard ne devait pas oublier de bosser"

A l’époque où il fréquentait les jeunes de Lille, Rachid Chihab a croisé de nombreux talents en devenir. Avec patience et autorité, il a poli ces joyaux avant de les laisser filer dans la nature. Parmi ces gamins de 16 ans, il a dirigé trois anciens Diables Rouges et non des moindres : Eden Hazard, Divock Origi et Kevin Mirallas.

Eden Hazard reste un homme

"Hazard ? Il a reçu le même traitement que les autres. Je ne fais aucune différence entre mes joueurs. Bien sûr, il ne passait pas inaperçu. Ce gamin de 16 ans avait quelque chose en plus. Il était toujours en avance sur son temps. J’ai eu sous ma responsabilité durant trois ans. Il était évident qu’il deviendrait un très grand joueur. Il ne devait pas oublier de bosser. Ma seule incertitude concernait sa solidité mentale. A cet âge-là, on ne sait jamais comment ils se développeront psychologiquement." Avec les Diables Rouges, il éprouve plus de difficulté à peser sur le jeu par rapport à Chelsea. "Il reste un homme. Lors du Mondial, il sortait d’une saison éreintante. En plus, il avait été blessé à Chelsea. Il est tout le temps tellement sollicité."

Divock Origi avait déjà tout en main

"Sa sélection pour la Coupe du monde était une suite logique. Il a saisi une opportunité. Malgré son jeune âge, il avait déjà tout en main. Rien ne pouvait l’en empêcher. Tout a été si vite pour lui. Quel talent ! Quel potentiel !"

Kevin Mirallas, l’impatient

"Kevin Mirallas avait aussi quelque chose de plus que les autres. Comme les grands, il est orgueilleux avec une personnalité tranchée. Je me souviens de son impatience. Il regardait toujours vers le haut. Il ne profitait pas du moment présent car il pensait toujours à la suite. Par moments, il a voulu brûler les étapes, ce qui lui a joué des tours dans sa carrière. Aujourd’hui, il a mûri."