Football

Le football belge s'apprête à vivre une semaine que l'on pourrait qualifier d'`espagnole´ : ce soir, Anderlecht se déplace à Madrid dans le cadre de la Ligue des Champions, alors que Barcelone reçoit le FC Bruges jeudi en Coupe de l'UEFA. Exilés dans les deux plus grandes villes d'Espagne, les clubs belges ne devraient pourtant pas manquer de partisans en terre adverse: à Bruges les faveurs des Madrilènes, à Anderlecht celle des Catalans.

Surprenant? Si les récents événements du Standard montrent à nouveau que la haine peut parfois s'immiscer au sein d'un championnat, il semble pourtant qu'il n'y ait pas grand monde dans ce pays à ne pas jubiler devant le parcours d'Anderlecht en Ligue des Champions, et ce quel que soit le club soutenu lors du week-end. Si l'Espagne est bien sûr un autre pays, il semble toutefois que la rivalité entre Madrid et Barcelone soit plus intense, plus soutenue, et plus particulière que d'accoutumée. Luis Figo, ancienne star du FC Barcelone et considéré comme un véritable traître depuis qu'il porte les couleurs du Real, en est le témoignage vivant. `Barcelone et Madrid? Mais c'est la plus grande rivalité de toute l'Espagne!´ nous confie David Alvarez, journaliste à l'agence de presse EFE. `D'abord, ce sont les plus grands clubs du pays, avec des budgets énormes.´ Mais pour être à ce point exacerbée, la rivalité ne pouvait être uniquement sportive: elle est aussi culturelle, politique, économique et en plus, elle ne date pas d'hier.

Si une période de l'histoire a laissé des traces, c'est sans aucun doute la guerre d'Espagne, qui fut suivie par la dictature du général Franco jusqu'en 1975. Un coup d'Etat militaire dont Barcelone fut l'un des derniers bastions à tomber. Cette résistance tardive des Catalans ne les empêcha pas de perdre leur identité: `Jusqu'à 1975, il était interdit de parler catalan, explique Alvarez. La langue obligatoire était le castillan.´ Madrid se trouvait par contre au centre du pouvoir et de ses avantages.

Hégémonique (Madrid) ou opprimée (Barcelone), les deux villes sont donc progressivement devenues le symbole de nationalismes: Madrid représente le nationalisme espagnol, Barcelone le catalan. Les Madrilènes possèdent également un complexe de supériorité qu'ils doivent à leur proximité du pouvoir. Quant aux habitants de Barcelone, ils se sentent différents du reste de l'Espagne: ils parlent deux langues couramment, et le castillan mieux que les Madrilènes, prétendent-ils.

Depuis 1975, Barcelone a en effet toutes les raisons de retrouver son orgueil: longtemps opprimée, la ville a réussi à acquérir le titre officieux de `capitale culturelle´ de l'Espagne, plus ouverte sur le monde que Madrid par la présence de son port et sa proximité de la frontière française. La Catalogne est également une région florissante au niveau économique (elle représente un cinquième du PIB, principalement grâce à Barcelone) et de plus en plus, politique.

Les nationalismes sont en effet nombreux en Espagne, et le catalan n'est pas le moindre. La Catalogne doit son influence politique au CIU, le parti nationaliste catalan, dont le leader charismatique est Jordi Puyol, également gouverneur de la Catalogne. Le CIU dispose d'une influence prédominante lors de la formation des coalitions, le pouvoir se disputant fréquemment entre le parti de centre-droite (PP) et celui de centre-gauche (PSOE). Le pouvoir du CIU au sein du Parlement est très important, alors que la Catalogne dispose de son propre gouvernement, dominé par le CIU.

Tout divise donc les deux villes: l'histoire, la politique et, encore et toujours, le football. La guerre a notamment laissé des traces indélébiles dans le palmarès des clubs respectifs: ` En Catalogne, on dit que le Real Madrid était associé à Franco, on lance des accusations de tricherie à l'égard du club de la capitale.´ Il est vrai que le Real a gagné six coupes d'Europe consécutives dans les années 50, c'est-à-dire sous la dictature. Un attachement d'ailleurs toujours d'actualité: à chaque match, on peut voir des drapeaux espagnols griffés de l'aigle franquiste à Madrid, alors que les drapeaux catalans sont très fréquents dans les tribunes de Barcelone.

Quand Madrid perd, Barcelone jubile, et inversement. Et il semble bien que les choses ne devraient pas changer d'ici peu. Il ne reste donc plus qu'à Anderlecht et Bruges à s'imposer cette semaine, histoire de mettre tout le monde d'accord

© La Libre Belgique 2000

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