Football On a lu les 162 pages du rapport d’inculpation de la justice US. Enveloppes avec du cash, votes achetés pour plusieurs millions, argent sale versé par la Fifa elle-même : les détails sont édifiants.

Le manuel du parfait petit corrupteur. Tel pourrait être le titre du rapport d’inculpation de la justice américaine !

Le document de 162 pages, qui a mené à l’arrestation de 14 personnes dont neuf membres de la Fifa, révèle de nombreux détails sur le système de corruption mis en place.

Dans ce récit nébuleux, le rôle du roi des magouilles est joué par un certain Jack Warner. Ancien vice-président de la Fifa, il est aujour- d’hui retiré du football et occupait à 72 ans un poste de parlementaire dans son pays natal, Trinité-et-Tobago. Son passé l’a rattrapé : il a été arrêté à cause de son implication dans plusieurs affaires. Dont trois majeures :

Warner a touché des pots-devin dans le cadre du vote pour l’attribution du Mondial 1998. Mais ce n’est pas forcément la France qui a acheté son vote : les soupçons se dirigent davantage vers le Maroc, l’autre candidat à l’organisation.

Pour l’attribution du Mondial 2010, le Trinitéen a remis le couvert. Le Maroc lui a d’abord proposé un million de dollars pour acheter son vote. Il a préféré conclure un accord avec le comité d’organisation sud-africain. Celui-ci lui a promis dix millions de dollars pour, soi-disant, "soutenir la diaspora africaine". L’argent était censé être envoyé par le gouvernement sud-africain. Mais cela posait problème et le pot-de-vin fut finalement transféré depuis… les comptes officiels de la Fifa! C’est un élément important, car il implique donc directement la puissante association. Toutefois, aucun lien avec Sepp Blatter n’a été révélé.

Jack Warner a aussi été impliqué dans la corruption des membres de la Concacaf dans la course à la présidence de la Fifa en 2011. Candidat concurrent de Sepp Blatter, le Qatari Mohammed bin Hammad a déjà été condamné pour achat de vote, mais le rapport donne plus de détails sur sa méthode. Avec l’aide de Jack Warner, il fit venir un à un les membres concernés et leur glissa entre les mains une enveloppe contenant 40.000 dollars cash. L’un des dirigeants n’avait pas voulu marcher dans la combine et Warner s’était fâché : "Il y a certaines personnes qui se croient plus pieuses que les autres. Si vous êtes pieux, alors, ouvrez des églises, les amis ! Notre business, c’est notre business !"

Parole de Jack Warner.

4,1 millions d’argent sale dans les poches du vice-président

La Fédération argentine a empoché deux millions juste pour aligner ses stars...

La lecture du rapport permet également de mieux comprendre le mécanisme de corruption utilisé. Au départ, des dirigeants d’une Fédération nationale ou d’une Confédération doivent vendre des droits (télévisés ou de sponsoring). À l’arrivée, une société de marketing sportif arrose copieusement les dirigeants pour s’assurer qu’elle décrochera le contrat. C’est de cette manière que plusieurs des inculpés s’en sont mis plein les poches...

Dans le cadre de la vente des droits de matches qualificatifs pour le Mondial 2018 dans la zone caribéenne, Jeffrey Webb, actuel vice-président de la Fifa (!), a empochétrois millions de dollars de pots-de-vin. Et pour la Gold Cup et la C1 nord-américaine, il a pris 1,1 million de dessous de table.

José Maria Marin, le président de Confédération brésilienne (CBF), touchait 458.000 dollars de pots-de-vin par an dans le seul cadre de l’organisation de la Coupe du Brésil ! Tout ça pour une compétition de clubs assez peu importante...

Les plus gros pots-de-vins ont été touchés dans le cadre de l’attribution des droits (sponsors et télé) de la Copa America. La Fédération sud-américaine (Conmebol) a signé, en 2013, un contrat officiel de 317,5 millions de dollars avec Datisa, une firme montée pour l’occasion. En coulisses, 110 millions de dollars de pots-de-vin ont été promis ! Et 40 ont déjà été payés. Les présidents de la Fédération brésilienne et argentine sont ceux qui ont touché le plus beau cachet. Inutile de préciser qu’en ce moment, le football sud-américain tremble sur ses bases.

La firme Traffic a également versé deux millions de dollars à la Fédération argentine juste pour s’assurer qu’elle aligne sa meilleure équipe lors de la Copa America !

En 1996, Nike signe un contrat de dix ans avec la Confédération brésilienne, pour un montant de 160 millions de dollars. Nike paie alors 40 millions de dollars à Traffic, qui a joué les intermédiaires. Il est prouvé qu’une bonne partie de cet argent a ensuite été reversée en pots-de-vin.

Le rapport met aussi en avant l’implication de neuf autres membres de la Fifa au moment des faits de corruption. Et sept d’entre eux occupaient des postes très haut placés! Si leurs noms sont tus dans le rapport, c’est parce qu’ils ont passé un accord avec la justice américaine et ont aidé les enquêteurs.

© D.R.