Football

Qui aurait cru que l’AS Monaco aurait pu accéder aux demi-finales de la Ligue des champions ? Le club, au maigre public, avait dû passer par le troisième tour préliminaire pour accéder aux poules mais depuis, rien ne l’arrête. Mercredi, il a éliminé le Borussia Dortmund après une double victoire (2-3 en Allemagne, 3-1 sur le Rocher).

Ses succès, qui font de l’ombre, en France, au “grand” Paris-Saint-Germain, le club de la Principauté les doit à quelques joueurs d’exception comme le capitaine colombien Radamel Falcao ou les milieux de terrain Bernardo Silva et Joao Moutinho; à l’éclosion d’une future star du ballon rond, Kylian Mbapé, 18 ans; et à l’abnégation d’éléments comme Valère Germain, un vrai clubman, ou comme le défenseur polonais Kamil Glik.

Pas très médiatique mais….

Il les doit aussi à son entraîneur, le très atypique Leonardo Jardim, un Portugais de 42 ans. D’abord austère, Jardim est arrivé à Monaco sur la pointe des pieds, à l’été 2014, après le limogeage de l’Italien Claudio Ranieri.

L’ex-coach de Braga (2011-2012) et du Sporting Lisbonne (2013-2014) n’est pas du genre extraverti, il n’a pas l’auréole des “grands” entraîneurs que sont Guardiola, Mourinho ou Conte, pas non plus le passé d’un Zinedine Zidane, il maîtrise assez mal de français, a un look de représentant de commerce.


En outre, il reçoit un ordre de mission assez peu engageant de la part du milliardaire russe Dmitri Rybolovlev, propriétaire de l’ASM depuis 2011. “L’heure est à l’austérité”, lui explique ce dernier. “Nous allons vendre le Colombien James Rodriguez au Real Madrid et prêter Falcao à Manchester United”, lui explique-t-il. “Il faut faire avec les troupes qui restent”.

Pas très engegant tout cela. Le budget du PSG est de 580 millions d’euros, ce lui de l’ASM de 160 et pourtant le club monégasque est en train de signer une saison plus belle que son rival parisien.

Si Jardim a mené Monaco aussi loin (l’équipe est à égalité de points avec le PSG dans la course au titre de champion de France et est engagée en demi-finale de la Coupe), ce n’est pas dû à un charisme débordant mais bien à une intelligence aiguë et à une approche originale du football.

Un philosophe comme maître à penser

En novembre de 2016, il déclarait au “Monde”: “Au foot, le plus important, c’est d’avoir une équipe, où tout le monde donne son meilleur, s’entraide et va dans le même sens. La condition physique, ce n’est pas le plus important. Tu peux tuer tout le système de ton équipe avec trop de travail physique. C’est la même chose si tu veux changer le biotype d’un joueur de qualité, rapide et technique, en le rendant plus fort et musclé. C’est comme si tu voulais changer le PH d’une rivière. Tu peux tuer tout l’écosystème”.

Originaire de Madère (dont il a fréquenté l’université), Jardim prône le football d’attaque. Mais ses schémas d’entraînement, ils les puisent à diverses sources. Et notamment dans les ouvrages d’Edgar Morin.

Il voue une admiration sans bornes au philosophe nonagénaire français. Au point que le “Journal du dimanche” lui a permis récemment de rencontrer son idole. Edgar Morin, qui n’est pas insensible au football, a entendu, bouche bée, Jardim lui expliquer que son approche était très influencée par son discours. “Vous parlez de regarder les choses sous différents aspects pouvant s’imbriquer. J’ai retenu la formule”, lui a-t-il déclaré en substance.

“C’est la première fois qu’un grand entraîneur sportif fait appel à moi”, a répondu M. Morin, qui a quand même croisé Eric Cantona et Lilian Thuram dans son existence de grand intellectuel.

Jardim poursuit: “J’étais étudiant en éducation physique à Madère quand un professeur m’a donné une bibliographie dans laquelle se trouvait “Science avec conscience”. J’ai fait le transfert avec le foot et la complexité qu’il suppose.”

Jardim dit avoir compris que “le tout peut être plus et moins que la somme des parties que sont les joueurs”. “C’est avec cette façon de penser que j’ai toujours géré mes équipes”, poursuit-il

Edgar Morin embraye: “L’entraîneur gère en permanence des contradictions entre les individus et le collectif. La stratégie doit se fonder sur la complémentarité des joueurs pour un jeu collectif, mais il faut aussi qu’elle permette la liberté du joueur, qui sait qu’il peut faire la différence et marquer. Donc, parfois, un jeu trop collectivisé empêche les qualités individuelles d’émerger. De plus, il faut de la communauté et de la fraternité. C’est une difficulté quand, par exemple, vous avez des vedettes qui risquent d’éclipser ceux qui n’en sont pas.”

l“Dans les cas de grande réussite, on a l’impression qu’il peut y avoir comme une télépathie entre joueurs(...) On entre alors dans une danse, jusqu’à créer une sorte de symphonie”, ajoute le philosophe. “Pour parvenir à la symphonie dont parle M. Morin, je n’aime pas dissocier les aspects physiques, tactiques, techniques ou psychologiques. J’aime les travailler de concert, avec le ballon, dans l’habitat naturel du joueur, le terrain de foot. Un peu comme les animaux, qui ne s’épanouissent que dans leur milieu naturel. C’est une méthodologie écologique. Elle reflète ma personnalité”, répond l’entraîneur.

La suite de la conversation est du mêlme tonneau. Ce qui fait dire à M. Morin: “Avec Jardim, je découvre quelqu’un qui, de façon explicite, a trouvé dans une de mes idées fondamentales une stimulation pour son travail. C’est pour ça que je suis enchanté d’être là.”

Quand on vous disait que Camus avait raison: le football, ce n’est pas (nécessairement) 22 abrutis qui courent derrière un ballon.