Football

Cela avait été un véritable séisme dans le monde du football belge. Les supporters étaient sous le choc. On était alors en 2006. Horrifiés, les amateurs de football ont bien dû se rendre à l’évidence au rythme des perquisitions ou des descentes de police sur les terrains d’entraînement : il y avait bien quelque chose de pourri sur les stades du pays. Les résultats de certains matches étaient achetés.

Six ans plus tard, l’enquête, qui n’a jamais été une priorité des autorités judiciaires, vient de franchir un cap important. La chambre du conseil de Bruxelles a décidé hier de renvoyer 31 personnes devant le tribunal correctionnel. Aucune date n’est encore fixée pour un procès. Les 31 joueurs, entraîneurs, agents ou propriétaires peuvent faire appel de ce renvoi devant le juge. Et, à l’instar d’une équipe qui a une petite avance au score, le temps joue pour eux. Ces hommes, dont certains sont encore actifs dans le monde du football, pourraient bien bénéficier du dépassement du délai raisonnable dans lequel chacun a le droit d’être jugé pour bénéficier d’une certaine clémence.

Tout débute un peu par hasard. La police est appelée le 31 octobre 2005 dans une chambre de l’hôtel Hilton à Bruxelles. Un homme d’affaires chinois, Zheyun Ye a un violent différend avec la mère d’une jeune femme qu’il verrait bien dans son lit Cette dernière confie aux policiers qu’il s’est vanté de pouvoir manipuler à sa guise les résultats du football belge. Il a une serviette remplie d’argent qui serait destinée à un agent de joueurs sulfureux, Pietro Allatta et à un ex-joueur, Olivier Suray.

Zheyun Ye, interpellé, n’est pas placé sous mandat d’arrêt. On ne le reverra plus Il est très vraisemblablement retourné en Chine. Ce commerçant en textile était depuis 2004 de plus en plus présent dans les travées du football belge. Il avait ainsi investi 370 000 euros pour devenir actionnaire du Lierse qui connaissait alors de grandes difficultés. Mais il avait également sponsorisé d’autres clubs comme le SK Ronse ou encore Geel. Il était en relations avec Pietro Allatta qui aurait facilité l’infiltration de Ye dans plusieurs clubs et fourni des joueurs malléables.

Zheyun Ye n’était en rien un sponsor désintéressé Le but était d’arranger des matches, causer des penaltys inutiles ou plonger à côté du ballon pour causer la perte de l’équipe. Tout simplement parce que des parieurs en Asie, où on pouvait parier jusqu’à 300 000 euros et tripler ses gains en 90 minutes, ont engagé de fortes sommes.

Les méthodes pour amadouer les joueurs pouvaient être musclées : intimidation verbale ou physique, revolver sur la tempe. Gilbert Bodart, alors entraîneur de La Louvière, avait ainsi raconté avoir reçu un appel à la mi-temps indiquant que 12 tueurs se trouvaient près du domicile de sa famille à Verlaine. Mais bien plus souvent, il suffisait de quelques enveloppes bien garnies. Les montants iront crescendo : 5 000 euros au départ pour atteindre enfin 40 000 euros. Preuve s’il en est que ces "investissements" pouvaient être rentables.

Pour le parquet fédéral, qui a requis devant la chambre du conseil, 18 rencontres auraient été truquées entre le 28 novembre 2004 (Lierse/FC Brussels) et le 29 octobre 2005 (Saint-Trond/La Louvière). Dans quelques cas exceptionnels des montants plus conséquents ont été proposés : 100 000 euros à Alexandre Teklak (Mouscron) dont l’équipe devait affronter Genk. Il a refusé. Tout comme Laurent Wuillot (FC Brussels) qui a décliné les 200 000 euros proposés pour lever le pied dans le match qui opposait son équipe au Lierse. C’était là un match crucial en vue de la descente en Division 2.

Pour le parquet fédéral, Paul Put et Patrick Deman, ex-entraîneur et ex-entraîneur adjoint du Lierse, ont joué un rôle important pour truquer 12 matches du Lierse. L’ex-joueur et manager Olivier Suray serait également fortement mouillé : dans son réquisitoire, le parquet fédéral citait un montant de 75 000 euros sans citer le cadre. Gilbert Bodart, récemment condamné à quatre ans de prison pour braquage aux grottes de Han et pour avoir écoulé de la fausse monnaie, aurait aussi pris part à certaines combines. Au total, Zheyun Ye aurait dépensé plus de 1,6 million d’euros pour fausser les résultats. Mais il ne sera pas au procès : tout bénéfice pour les coprévenus qu’il ne pourra contredire.