Football Évocation

Kevin, 13 ans, était mardi soir aux côtés de son père, Thierry, dans les tribunes de la Cristal Arena de Genk, bonnet et écharpe rouge et blanc sur la tête et autour du cou. En 1998, le jour de la naissance de Kevin, dans une maternité de la région liégeoise, Luciano D’Onofrio, aujourd’hui vice-président et administrateur délégué du Standard de Liège, téléphonait à son ami suisse, Robert Louis-Dreyfus, côtoyé à l’Olympique de Marseille, et le convainquait de le rejoindre dans une mission délicate : remettre d’aplomb le club le plus populaire de l’histoire du football belge qui n’avait plus rien gagné depuis quinze ans.

Né à Rome en 1955, arrivé à Liège en 1958 dans le sillage de son père, mineur, "Lucien" accomplit une honnête carrière de joueur de football avant de renoncer, à 28 ans, à la suite d’une grave blessure. Il se reconvertit comme agent de joueurs. La réussite est totale. D’Onofrio s’occupe de la destinée de stars comme Boksic, Thierry Henry ou Zinedine Zidane.

L’homme d’affaires qu’est Robert Louis-Dreyfus - décédé en juillet 2009 - accepte d’investir au Standard. Avec Reto Stiffler (hôtelier suisse de Davos, aujourd’hui président du club) et un énigmatique bienfaiteur américain, Tom Russel, Louis-Dreyfus et D’Onofrio injecteront 33 millions d’euros dans une formation qu’ils ont reprise alors que, avec 20 millions de passif, elle était à l’agonie sur le plan financier.

La reconstruction prendra du temps puisqu’il faudra attendre mai 2008 pour que les "Rouches" retrouvent le goût du titre. Ils confirmeront ce succès en 2009. Tout au long des années 2000, la direction du Standard, qui compte aussi en ses rangs un directeur général pugnace en la personne de M. Pierre François, n’aura eu de cesse de relancer la machine "rouche".

Elle remet de l’ordre dans les comptes, crée l’"Académie Robert Louis-Dreyfus", centre de formation subsidié à hauteur de 800 000 euros l’an et considéré aujourd’hui comme l’un des plus performants d’Europe, rebâtit une équipe efficace, confiée à des entraîneurs réputés, comme Michel Preud’homme, ancienne gloire de la maison et l’homme du titre 2008, puis le Hongrois Lazlo Bölöni, qui confirme en 2009.

Il y a certes quelques accrocs. En octobre 2007, Luciano D’Onofrio est, aux côtés de Robert Louis-Dreyfus, condamné, en appel, à Aix-en-Provence, à deux ans de prison, dont dix-huit mois avec sursis, pour abus de biens sociaux, dans une affaire de transferts suspects à l’OM. Qu’à cela ne tienne. Au Standard, il tient le cap, même si on l’annonce peut-être partant dans les prochaines semaines dans la foulée de Margarita Louis-Dreyfus, veuve de Robert, qui entend récupérer ses billes.

Avec un budget de 25 millions d’euros, le club de Sclessin "croise" assez loin du Sporting d’Anderlecht (40 millions) mais il n’en réussit pas moins des campagnes successives de recrutement très réussies.

Luciano D’Onofrio a du nez. Non seulement le Standard achète "intelligent" mais il revend aussi avec de jolies plus-values. Songeons, par exemple, au transfert record de Marouane Fellaini à Everton, qui a rapporté 20 millions aux Liégeois.

Si les relations avec les autres composantes de la Ligue pro - seul parmi les "grands" du foot belge, le Standard voulait abandonner la formule des "playoffs" et il a fait cavalier seul au moment de négocier les droits télé - sont souvent houleuses, le club réussit à redorer son image auprès non seulement de ses supporters, longtemps frustrés de victoires significatives, mais aussi des sponsors, des investisseurs, des pouvoirs publics.

Il redevient l’emblème d’une ville et même d’une région. Son stade des bords de Meuse, qui sera bientôt reconstruit et agrandi (sa capacité devrait être portée à 35 000 places et l’on parle de 50 millions d’investissements selon un montage encore à définir mais auquel la Région wallonne sera partie prenante), fait le plein quasiment à chaque match et tous les amateurs de football s’accordent pour reconnaître que l’ambiance qui règne dans l’enfer de Sclessin est sans égale en Belgique.

L’histoire de ce renouveau, Kevin l’a apprise de la bouche de son père. Quand elle a commencé, il était encore trop petit pour comprendre. Et on ne parlait évidemment pas encore de lui lors des titres de 1982-1983. A l’époque, Raymond Goethals, dit "Raymond la science", était à la tête des "Rouches" qui avaient fière allure avec, dans leurs rangs, des Tahamata, Gerets, Preud’homme, Haan, Plessers et autres Gründel. Ces chevaliers sans peur et sans reproche iront même défier le FC Barcelone dans son antre du Camp Nou, en finale de la coupe d’Europe des vainqueurs de coupe, en mai 1982. Leur défaite par 2-1, dans des conditions particulièrement houleuses, n’enlève rien à leur aura.

Mais une "bombe" éclate en 1984. On apprend que quelques jours avant la finale européenne, le Standard a approché le capitaine de Waterschei afin que lui et ses équipiers lèvent le pied à l’occasion du dernier match de championnat. Plusieurs joueurs importants sont lourdement suspendus et émigreront sous d’autres cieux. L’élan du Standard est coupé et le club mettra un quart de siècle à se relever, malgré un succès en coupe de Belgique en 1993.

Petit, Kevin s’est fait raconter par son père et son grand-père la longue et belle histoire du Standard de Liège. Elle a commencé en 1898 quand des élèves du collège Saint-Servais de Liège, habitués à jouer au football sur la colline de Cointe, décident de créer un club. Certains veulent le nommer "Skill", mais une majorité se porte sur "Standard", en référence au Standard AC, formation parisienne très populaire à l’époque. Les joueurs choisissent pour couleurs le rouge et le blanc et installent l’abbé Joseph Debatty à la présidence.

Au début du XXe siècle, le Standard s’installe au vélodrome de la Boverie, le long de la Meuse et, en 1902-1903, participe à sa première saison officielle dans la catégorie juniors. Il déménage à Grivegnée en 1904, en est expulsé en 1909 et trouve à se reloger, pour 300 francs l’an, à Sclessin, en bord de Meuse. Cette année-là, le club est promu en première division. Il descend en 1914. Il retrouve l’élite au lendemain de la guerre, en 1921, aux côtés de Malines et de son futur rival historique, le Sporting d’Anderlecht.

En 1923, est créée la société coopérative Standard Club liégeois. Le club achète le terrain de Sclessin et acquiert deux hectares supplémentaires, de quoi porter la capacité de son stade à 3 500 spectateurs puis à 10 000 juste avant la Seconde Guerre mondiale.

A l’époque, Jean Petit est vice-président et ses deux fils, Jean et Roger, évoluent en équipe première. Après la mort de son frère, Roger devient capitaine et membre du comité de sélection. Personne ne s’étonne donc qu’il soit nommé secrétaire en 1944, puis secrétaire général et administrateur délégué en 1953.

Ce visionnaire fera du Standard un tout grand club belge. Premier trophée d’importance en 1954, avec le gain de la coupe de Belgique; premier titre national en 1958. L’année suivante, les Liégeois disputent un quart de finale de la coupe d’Europe des clubs champions, contre Reims, au parc des Princes. Malgré la défaite 3-0, les supporters belges entonnent la Brabançonne. Frissons garantis pour Houf, Piters, Thellin, Bonga Bonga, Mathonet et Cie.

Viennent quinze années de vaches grasses. Entre 1958 et 1971, le Standard remporte six titres de champion de Belgique et deux coupes de Belgique (sur cinq finales). Il brille sur la scène européenne, élimine le "grand" Real de Madrid, attire des entraîneurs "cinq étoiles", comme le Hongrois Kalocsai, le Français Michel Pavic et son compatriote René Hauss, artisan de trois titres consécutifs, en 68-69, 69-70 et 70-71.

C’est l’époque où Luc Varenne chante, sur les ondes, les louanges de Jean Nicolay, Louis Pilot, Roger Claessen, Léon Semmeling, Jacky Beurlet, Lucien Spronck, puis de Jean Thissen, Léon Jeck, Nico Dewalque, Christian Piot, Henri Depireux, Sylvestre Takac, Milan Galic, Wilfried Van Moer, Leo Dolmans, Erwin Kostedde et tant d’autres, défenseurs intraitables, meneurs de jeu diaboliques, avants sans pitié.

On l’a dit, les années 70 sont moins glorieuses, avant le court renouveau du début des années 80. L’ère Roger Petit s’achève. C’est Jean Wauters et André Duchêne qui s’installent aux commandes. Ils ont des ambitions mais les résultats ne suivent pas.

D’où le recours à Luciano D’Onofrio. En 2005-2006, le Standard décroche une deuxième place, à cinq points d’Anderlecht. C’est Dominique D’Onofrio, le frère du "patron", qui l’a conduit à cette place mais il sera récompensé par le mépris, parfois exprimé de façon vulgaire voire obscène, des supporters. Le Standard participe au troisième tour préliminaire de la Ligue des champions : il est sorti par le Steaua Bucarest.

Il entame la saison 2006-2007 par un 2 points sur 12. Exit le nouveau coach, Johan Boskamp, place à Michel Preud’homme. L’ancien meilleur gardien du monde devient vite la coqueluche de Sclessin. Le Standard termine troisième du championnat derrière Anderlecht et Genk. Il se qualifie pour la finale de la Coupe de Belgique mais la perd face au FC Bruges. Versé en Coupe de l’UEFA, il se fait éliminer dès le premier tour par le Zénith Saint-Pétersbourg, le futur vainqueur de l’épreuve.

Mais on sent un frémissement. Et les indécrottables supporters ont raison d’y croire. Avec ses Oneywu, Witsel, De Camargo, Mbokani, Defour, Sarr, Jovanovic et Marcos, le Standard survole la saison 2007-2008. Il confirme l’année suivante, avec Bölöni à sa tête. Le coach roumain terrasse Anderlecht à l’issue de deux test-matches guère faits pour les cardiaques.

La saison d’après est moins convaincante sur le plan belge. Sur la scène européenne, le Standard navigue parmi les grands de la Ligue des Champions. Il ne peut rien contre Arsenal mais il bat l’Olympiakos à Sclessin et, surtout, se qualifie pour l’Europa League, grâce à un but marqué dans les arrêts de jeu du match contre l’AZ Alkmaar par Sinan Bolat, son gardien de but.

Dominique D’Onofrio, qui a succédé à Bölöni, "démissionné", n’empêche par "son" Standard de terminer la phase classique du championnat à la 8e place. Pas de playoffs 1 pour les "Rouches" qui, en Europa League, accrochent le scalp du Red Bull Salzburg puis du Panathinaikos avant de craquer, en quarts, contre Hambourg.

De la saison 2010-2011, on sait tout. Elle fut laborieuse en son début, en raison notamment d’une succession de blessures, suffisamment bonne ensuite pour que le Standard accroche, sans gloire, une place dans des playoffs 1 qu’il n’aime pas, absolument stupéfiante ensuite, jusqu’à l’épilogue de mardi soir.

Voilà pourquoi Dominique D’Onofrio, vilipendé en janvier, est devenu une légende vivante et pourquoi Kevin est aujourd’hui un jeune garçon heureux et fier d’être Liégeois.