Football

ENTRETIEN

Me Heidi Maris, une avocate flamande, s'est occupée ces dernières années de plusieurs cas d'exploitation de joueurs africains. Elle a accepté de nous expliquer quels étaient les mécanismes de ce qu'il faut bien nommer un trafic d'êtres humains.

Existe-t-il un parcours-type pour ces joueurs africains qui se sont fait abuser?

Normalement, cela commence par un manager qui, en Afrique, repère un joueur dont il pense qu'il a le niveau pour jouer dans notre championnat.

A ce moment-là, il lui obtient un visa de tourisme pour trois mois et organise l'arrivée en Belgique de ce joueur qui espère percer chez nous. Parfois, le manager donne une somme d'argent à la famille, soit pour annihiler leurs dernières réticences, soit parce que le joueur le demande, sa famille étant vraiment dans le besoin. Mais bon, cette somme - quelque chose entre 5.000 et 20.000 FB - ne représente pas grand-chose pour le manager alors que c'est énorme pour la famille du joueur. Une indemnité de transfert au club maternel sera normalement payée, mais ce n'est pas toujours le cas, si ce joueur décroche un contrat d'emploi en Belgique.

Une fois arrivé en Belgique, le ballet commence. Il est testé à gauche et à droite, logé soit en hôtel, soit dans des familles d'accueil mais n'est, en tout cas, jamais payé à part son logement et ses repas. A partir de là, il faut distinguer ceux qui trouvent un club et les autres. Pour les premiers, le manager négocie le prix du joueur, son contrat ainsi que le transfert. Parfois, cette dernière question a déjà été réglée en Afrique même par le manager qui a payé de sa poche le club maternel. Le nouveau joueur doit aussi demander un visa international et un permis de travail.

C'est ici qu'intervient le problème de double contrat.

En effet, pour obtenir un permis de travail, le contrat doit porter sur un salaire minimum de 92.000 FB bruts par mois. Il est donc présenté au joueur un contrat portant sur un salaire moindre alors qu'on envoie au ministère un contrat prévoyant un salaire de 92.000 FB.

Cette différence entre traitement officiel et officieux, et donc dans le montant des lois sociales à payer par le club, est un des moyens de détecter une exploitation puisqu'après un an, lors de la demande de renouvellement du contrat de travail, le ministère vérifiera le payement de la sécurité sociale. S'il y a une irrégularité, le permis ne sera pas renouvelé.

Mais cela peut être également une voie facile pour un club qui veut se débarrasser d'un joueur qui ne l'intéresse plus. Donc, le joueur sera plus pénalisé que le club puisqu'officiellement, il doit quitter le territoire. D'ailleurs, devant l'administration, j'ai déjà obtenu que le permis soit malgré tout renouvelé.

Que se passe-t-il si le joueur ne trouve pas de contrat?

Pour le joueur qui n'a rien trouvé après trois mois, cela devient difficile. Soit, il reste ici et entre dans la clandestinité, soit il décide de retourner chez lui, mais avec quoi? La plupart du temps, ils n'ont plus rien et le manager les laisse tomber. Sans compter qu'il y a aussi une question d'honneur. Parti accompagné de tous les espoirs de sa famille, il doit rentrer et repartir de zéro. C'est très difficile de faire ce pas.

Y-a-t-il des solutions pour combattre ce trafic?

Mais elles existent déjà. Il y a une loi sur les permis de travail en football, votée en 99, et elle fonctionne plutôt bien, je crois. Je constate que l'atmosphère a déjà changé alors qu'elle n'a encore été d'application que pour une saison.

Elle comporte deux éléments importants, elle ne permet plus d'amener des mineurs en Belgique - même s'il y a moyen de contourner ce point en faisant venir la famille avec le footballeur - et le contrat doit être rédigé dans une des langues nationales et accompagné d'une traduction dans une langue comprise par le joueur s'il ne pratique pas le français, le flamand ou l'allemand.

Parce qu'avant, il suffisait de soumettre au joueur un contrat rédigé dans une langue nationale et celui-ci ne comprenait alors que les chiffres qui, tous seuls, ne veulent encore rien dire. Ce qui ne veut, bien sûr, pas dire que ces pratiques ont disparu.

Autre chose importante: si on arrive à prouver qu'il y a exploitation, des peines correctionnelles sont prévues.

D'un autre côté, les instances du football doivent également faire respecter les règles, notamment celle qui prévoit que les clubs ne peuvent travailler qu'avec des managers qui ont une licence officielle.

© La Libre Belgique 2001