Football

Des histoires d’espoirs déçus, de lentes descentes aux enfers, de honte et de précarité, Me Heidi Maris en a connues des dizaines. Depuis 1998, cette avocate gantoise a défendu les droits de joueurs africains venus en Europe en quête de gloire, certes, mais d’une vie meilleure surtout, et qui, une fois débarqués sur le Vieux continent, n’avaient que deux options : percer très vite ou survivre.

Souvent dénoncée, mais rarement combattue, la pratique de managers peu scrupuleux soutient largement la comparaison avec la traite liée à la prostitution. Ces "marchands de rêve", comme on les surnomme, font là aussi miroiter un avenir rose et confortable à de jeunes Africains pour qui le football est souvent l’unique ascenseur social. Et ce n’est pas qu’aux futurs Drogba ou Eto’o que ces commerçants s’adressent, mais aussi à leurs familles qui placent leurs espoirs et leurs économies dans les mains de ces managers "qui ne sont pas toujours blancs, comme on le croit souvent, (car) il y a aussi beaucoup de managers noirs, tout aussi intéressés par l’argent."

Ces trafiquants du foot embarquent avec eux plusieurs enfants au plus haut potentiel, sportif et donc économique. Ils se procurent des visas de trois mois. Trois mois durant lesquels ces "perles noires" vont devoir percer, convaincre, pour décrocher un vrai contrat. Pour ceux qui échouent, c’est la rue qui les attend.

Au fil de ses combats en justice, Me Maris a pu constater l’ampleur du problème et surtout l’indifférence. "Ce que je ne comprends pas du tout, c’est le désintérêt général à propos de la traite des joueurs africains. La classe politique, le monde du sport ou l’opinion publique, personne ne semble touché. Même au niveau des joueurs belges. Alors qu’en France, certains footballeurs de premier plan ont tenté de dénoncer le problème et d’encadrer ces jeunes Africains livrés à eux-mêmes. En Belgique, il n’y a aucune solidarité."

Et pourtant, la pratique est connue et ne peut être ignorée par les principaux acteurs du "sport roi". Ainsi, comment auraient-ils pu passer à côté de la situation de ces joueurs de notre division 1 parqués dans un appartement plus que modeste ? De ce Sierra-Léonais qui n’avait pour logement que l’ancien local à ballons d’un club waaslandien ? Et puis, il y a les cas qui pourraient n’avoir jamais été révélés, comme celui de ces jeunes Ghanéens testés sans succès dans plusieurs clubs d’Europe avant d’être lâchés à la gare en plein centre de Bruxelles

De même, dans les hautes sphères de notre football, certains relents colonialistes, voire racistes, entendus tant au siège de l’Union Belge que dans deux clubs de la capitale qui participent à ce système inhumain. "Après tout, entend-on, ils n’ont qu’à retourner dans leur arbre s’ils ne sont pas contents."

Il règne une réelle omerta. Qui s’explique évidemment par le souci de pérennité des principaux bénéficiaires, les managers et les clubs. Mais elle s’explique aussi par trois autres facteurs importants. Primo, la mentalité africaine et le sens de l’honneur : partis en héros, dont la prochaine réussite permettra à la famille de vivre dignement, les joueurs qui ont échoué n’envisagent pas une seconde, pour la plupart, de rentrer au pays tête basse. De plus, ceux qui ont réussi à se construire une nouvelle vie veulent tirer un trait total sur la période la plus sombre de leur existence.

Secundo, les pressions de type mafieux : pour s’assurer du silence de leurs victimes, les filières disposent de moyens de pression très efficaces. À commencer par les menaces de représailles physiques contre la famille restée au pays, sans oublier la confiscation des passeports ou autres pièces d’identité.

Tertio, l’immobilisme judiciaire : rares sont les joueurs qui ont recours à la justice malgré les lois en vigueur. Mais l’expérience leur donne raison. "Je n’ai connu qu’un seul cas où le tribunal a tranché en faveur du joueur", explique Me Maris. "Mais pour la sanction, il y a eu une suspension de prononcé et une simple amende. Pour le reste, le juge ne reconnaît pas la prévention de traite des êtres humains. Pourtant, il n’y a aucune différence avec les réseaux de prostitution."

Des institutions footballistiques et européennes aux tribunaux, une prise de conscience est toujours nécessaire et attendue.