Football

Il y a deux mois, Johann Cruyf est décédé laissant le monde du football orphelin d'un des plus grands génies de son histoire. Numéro 14 magique, stratège visionnaire, Johan Cruyff a laissé une empreinte indélébile sur le football catalan et par conséquent sur le football moderne. Mais Cruyff, c'était bien plus que cela. Le journaliste français de So Foot Chérif Ghemmour a écrit le très intéressant "Johan Cruyff, génie pop et despote" biographie sur le "Hollandais volant". L'occasion de revenir sur ce personnage incroyable et de parler musique, foot, tactique, de la jeunesse révoltée hollandaise, de David Bowie, du franquisme et de la dictature argentine. Entretien.


Il y a plusieurs joueurs de football qui ont marqué l'histoire. Pourquoi vous avoir choisi d'écrire une biographie sur Johan Cruyff ?

J'ai toujours été un grand admirateur de Johan Cruyff. J'ai eu la chance de le voir à la télé quand j'étais jeune. C'était un grand entraîneur et surtout un grand inspirateur. Lorsque Michiels, le coach de l'Ajax, a inventé le "football total", c'est Cruyff par sa vision, son talent, son intelligence, qui a créé un style et l'a étendu à l'équipe des Pays-Bas. Et puis, c'est le personnage dont je suis le plus proche. Il a une vraie personnalité, une histoire. 

C'est l'un premiers rebelles ?

Johan Cruyff a, en fait, suivi le sillage de Georges Best. Il était rebelle car il était très doué. Très tôt, il le savait, en plus d'être un génie précoce, il était conscient d'avoir un temps d'avance. Avec l'âge, il est devenu de plus en plus talentueux. Sa conviction et son talent ont fait qu'il est allé encore plus loin. Il avait un côté stratège. Son caractère dominateur vient de cette confiance en lui. Il avait la conviction d'avoir toujours raison. C'était un homme à part avec une grosse personnalité qui a fait bouger les lignes. C'est lui qui a bouleversé l'échelle des salaires à l'Ajax, par exemple. Il était aussi bien payé que les pros internationaux alors que ce n'était à l'époque qu'un aspirant stagiaire. Il a boycotté la sélection néerlandaise car les joueurs n'avaient pas d'assurances. Il a secoué la société néerlandaise.


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(Entre Cruyff et la fédération néerlandaise, ça a toujours été compliqué.)


Il a perdu son père très tôt. Pour subvenir financièrement au foyer, sa mère a travaillé dans le vestiaire de l'Ajax Amsterdam. Elle s'occupait des maillots des joueurs notamment. Cela lui a appris à respecter le staff dans les clubs où il est passé.

Il a appris le respect des gens humbles. Par contre, cela ne l'a pas rendu plus accommodant avec les dirigeants. Il a toujours eu du mal avec l'autorité.

Dans votre ouvrage, vous expliquez qu'il est l'incarnation justement de la révolte sociétale néerlandaise et notamment du mouvement Provo qui rejetait la discipline et la hiérarchie de la société traditionnelle.

Il est issu de la génération du baby-boom. Il y avait donc numériquement beaucoup de jeunes qui ont fini par s'imposer. Les Provos, c'est un mouvement équivalent à Mai 68 en France. Le football de l'Ajax, le "football total" inventé par le génie du coach Michiels et mis en place par Cruyff sur le terrain, était raccord avec l'époque rock'n'roll des années 60-70. Il y a toujours eu un aspect sociétal et politique dans le jeu de Cruyff et de l'Ajax.


(Reportage sur les Provos en 1968.)


Une clope à la mi-temps


Johan Cruyff est décédé d'un cancer du poumon. Il a beaucoup fumé. Il s'en grillait une même à la mi-temps des matches...

Il a commencé à 15 ans. Il fumait plus que les autres, 2-3-4 paquets à un moment. Il avait certainement un métabolisme rare pour faire une telle carrière. Après, à l'époque, beaucoup de sportifs fumaient dans les années 60-70, c'était naturel. Ce n'était pas bizarre de faire une "Une" avec un joueur qui avait une clope au bec. La plupart des footeux fumaient, c'est le cas de Platini ou de Marius Trésor. Aujourd'hui encore, certains fument mais ils se cachent.


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(Cruyff fumeur quand il était joueur et coach comme ici sur le banc du Barça en 1990.)


Selon vous, ce "football total" basé sur le mouvement est très représentatif de "l'occupation de l'espace" propre aux Néerlandais.

Oui car dans l'histoire, les Hollandais ont une relation particulière à l'espace par rapport à la géographie de leur territoire. Il y a une population élevée, ils ont dû lutter contre la mer... Cela se retrouve dans la peinture, l'architecture mais également dans leur football. Lorsqu'ils ont dû affronter le Catenaccio italien, c'était pareil. Il n'y avait pas d'espace pour jouer. Ils ont dû trouver une solution. Ils ont sur pied un football plus rapide, plus précis, par les déplacement, l'interchangeabilité des postes...

Justement, en finale de Ligue des Champions 1972, l'Ajax a battu l'Inter Milan avec un doublé de Cruyff. Un beau symbole, non ?

C'est très symbolique, en effet. Les Italiens ont subi des vagues pendant tout le match, ils se sont repliés sur leurs trente derniers mètres et ont fini par craquer. C'est une date clé. Ce jour-là, le football libertaire a enfoncé le Catenaccio italien.


(Le résumé de la finale 1972 entre l'Ajax Amsterdam et l'Inter Milan.)


"Ils avaient tous les cheveux à la Led Zeppelin"


Vous écrivez d'ailleurs qu'"ils jouaient comme des beatniks".

Les joueurs aux Pays-Bas étaient des rock-stars. Pour s'émanciper, les Anglais ont eu le rock et les Beatles, en France, c'était le cinéma et la politique avec Mai 68, aux Pays-Bas, c'était le foot et Johan Cruyff.

Ça se voyait dans leur style d'ailleurs. Les mères de famille lui ont envoyé des messages pour qu'il se coupe les cheveux car leurs fils s'inspiraient de son style ?

Je me souviens de la finale 1971 contre le Panathinaikos. Les Grecs avaient tous un style un peu "old school" avec les cheveux cours et la raie au milieu, les Ajaccides avaient tous les cheveux longs. A la Led Zeppelin.


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("Les mères écrivaient à Cruyff pour qu'il se coupe les cheveux.")


Cruyff était fan de rock. Il écoutait les Beatles, les joueurs de l'Ajax mettaient la chanson "One way wind" des "Cats" avant chaque match dans le vestiaire. Ils étaient potes avec les membres du groupe... C'est loin des clichés qu'on peut se faire des footballeurs aujourd'hui.

Les footballeurs de l'Ajax allaient souvent à des concerts de rock. Johan moins car il était très famille. Ce n'était pas un fêtard. La grande différence avec maintenant c'est que les joueurs jouaient très longtemps ensemble. Ils n'étaient pas non plus hyper bien payés, ils étaient tous du même coin, ils se connaissaient très bien, ils ont galéré ensemble. C'est dur de retrouver cela aujourd'hui.


(Le tube "One way wind" motivait les joueurs avant les matchs.)


David Bowie et Johan Cruyff sont décédés à quelques semaines d'intervalle. Vous comparez beaucoup les deux.

Cruyff était un cancre à l'école mais il a développé une autre sorte d'intelligence. Je compare leurs talents en référence à leur modernité. Ils ont su être originaux, visionnaires, sophistiqués. Ils viennent tous les deux des "sixties" et leur talent a émergé dans les années 70. Ils se ressemblent en plus beaucoup physiquement, par leur froideur, leur maigreur. Ils savaient aussi s'entourer des meilleurs. Enfin, c'était tous les deux des grands mégalos.


"Un libéral-libertaire"


Cruyff a aussi été un pionnier du "foot business".

Cruyff a été l'un des premiers sportifs à avoir eu un contrat avec une marque. Pareil, il a fait le forcing pour renégocier les contrats des joueurs de foot, il a eu très tôt un agent de joueur. Avec Beckenbauer, c'était les deux seuls. Cruyff, c'est plutôt un mec de droite avec des valeurs telles que le travail, la famille, le mérite, "un peu le travailler plus pour gagner plus" de Nicolas Sarkozy. C'est un libéral-libertaire. Je le compare à Jack Nicholson, un grand businessman qui a fait partie de ce mouvement hippie mais qui négocie très bien ses cachets au ciné.

Johan était un vrai "people" ?

Oui. Même ceux qui ne suivaient pas le foot le connaissaient et suivaient sa vie. C'est comme le jour où Maître Gims va se marier. On s'en moque un peu mais tout le monde sera au courant.

Dans votre ouvrage, on apprend qu'un événement extra-sportif lui a sans doute fait perdre la finale de la Coupe du monde aux Néerlandais face aux Allemands en 1974. Après la demi-finale, des joueurs hollandais avaient organisé une petite fête dans la piscine avec des filles. Un journaliste avait réussi à pénétrer dans l'hôtel. Le lendemain, le quotidien allemand Bild titrait "Cruyff, champagne, filles nues et bain froid". Ça a joué ?

Cela l'a très affecté. Il n'était pas dans son assiette. Ce n'était pas le genre de gars que tu voyais en club, il est toujours resté avec son épouse. C'est une erreur dans son parcours. Ça a aussi sûrement influencé son choix de ne pas participer au Mondial 1978.


(La Une du Bild à l'origine du "scandale de la piscine".)


Des rumeurs disaient aussi qu'il avait boycotté la Coupe du monde en Argentine pour protester contre le régime dictatorial mis en place par Videla. C'est un fantasme ?

Ce boycott n'était pas politique. Attention, il n'approuvait pas la dictature. Mais s'il n'a pas participé au Mondial argentin, c'était avant tout par rapport à la lassitude qu'il avait vis-à-vis de la fédération. C'était également en Argentine, loin de son épouse, et je pense qu'elle lui a mis la pression pour qu'il n'y aille pas.


"Pep Guardiola est le fils spirituel de Cruyff"


Joueur du Barça de 1973 à 1978, puis entraîneur de l'équipe de 1988 à 1996, Johan est un mythe en Catalogne.

Lors de son transfert de l'Ajax vers Barcelone, le pouvoir central n'était pas chaud que le FC Barcelone achète Johan Cruyff. C'était un transfert de devises à l'extérieur du pays. C'était une sorte de défi face à l'Etat espagnol. Du coup, pour obtenir une autorisation de transfert, ils ont utilisé une ruse. En l'occurrence, un règlement pour acheter du matériel agricole qui permettait d'augmenter la productivité agricole de la région.

Il a inspiré Pep Guardiola. Son empreinte sur le FC Barcelone est quand même toujours présente.

Le Barça de Guardiola est une émanation de sa philosophie de jeu. Pep est le fils spirituel de Cruyff. C'est lui qui l'a lancé en équipe première lorsqu'il était jeune joueur au FC Barcelone. Il l'avait mis en tant que second créateur devant la défense. Ronald Koeman, Louis Van Gaal puis Frank Rijkaard : il y a toujours ce fil conducteur entre l'Ajax et le FC Barcelone.


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(Pep Guardiola était la rampe de lancement en milieu défensif lorsqu'il était coaché par Johan Cruyff.)


C'est Cruyff d'ailleurs qui a inspiré la Masia, le centre de formation barcelonais.

En 1979, alors qu'il était aux USA, il avait demandé à l'ancien président Nunez de créer le centre de formation barcelonais. C'est grâce à cela que les Blaugranas ont pu amener de nombreux talents dans le centre de la formation du club et notamment Leo Messi...

La star hollandaise a aussi appelé son fils Jordi, prénom catalan interdit à l'époque par le régime...

Il ne savait pas que ce prénom était interdit. Mais ce nom lui plaisait et il a tenu bon. Mais bon, je tiens encore à rappeler qu'il était très peu politisé mais c'est sûr que de passer d'une démocratie nordique à une dictature méditerranéen, il se rendait bien compte que ce n'était pas la même chose. Il n'a jamais revendiqué son catalanisme mais il savait bien qu'il était un symbole d'une province en lutte.


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(Le Camp Nou remercie le joueur néerlandais, après son décès, devenu une véritable icône à Barcelone.)


"Aucun joueur ne ressemble à Cruyff"


Son frère a très mal vécu d'être dans l'ombre de Johan. Pas évident, non plus, pour son fils Jordi lui aussi footballeur ?

C'est inévitable d'être dans l'ombre... C'est dur de pouvoir exister. Après Jordi, pour un "fils de", il a fait une carrière honorable. Il y a pire. C'est comme dans les autres milieux. Regardez Guillaume Depardieu. Pareil pour Claude Brasseur qui n'a pas eu la même carrière que son père.


(Le but sensationnel de Cruyff du talon face à l'Atletico.)


C'est le plus grand joueur de l'histoire pour vous ?

Pas forcément le plus grand joueur mais c'est le seul qui a été un joueur d'exception et un grand entraîneur. Sa philosophie, sa science du foot ont influencé énormément d'entraîneurs. C'est le cas de Jurgen Klopp, d'Arigo Sacchi par exemple. Messi, Ronaldo, Zlatan sont des grands joueurs mais ce ne sont pas des génies stratégiques. Ils ne sont pas dans cette recherche footballistique. Aucun joueur ne ressemble à Cruyff, il savait tout faire.


"Johan Cruyff, génie pop et despote" de Chérif Ghemmour, aux éditions Hugo Sport 

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