Football

Il claudique, il a le genou bandé, il souffre mais il est debout. En short et veste de survêtement aux couleurs bordeaux de son pays, Cristiano Ronaldo se tient juste en dehors du terrain. Mais il donne l’impression qu’à chaque seconde, il va se laisser happer tout entier par l’aire de jeu et l’action qui s’y déroule. Le capitaine de l’équipe du Portugal, en ces prolongations de finale de Coupe d’Europe, doit cependant se retenir de franchir la ligne blanche et d’à nouveau fouler la pelouse du Stade de France. Alors pour maîtriser un peu cette tension insoutenable, il fait les cent pas, saute sur place, et surtout, les traits contractés, hurle sur ses coéquipiers à pleins poumons. Par de grands gestes autoritaires, il les force à se replacer, comme s’ils étaient le simple prolongement de ses propres bras. Avant d’esquisser une grimace : il en avait oublié son genou blessé. "Satisfait de votre nouveau coach assistant ?", demandera plus tard un journaliste ironique au joueur Pepe, désigné homme du match.


Quinze minutes d’espoir

A peine une heure avant de s’improviser "coach Ronaldo", la superstar de la planète football était recroquevillée au sol, en train de sangloter. Huit minutes après le début du match, un violent contact avec l’attaquant français Dimitri Payet lui avait déjà fait venir les larmes aux yeux. Malgré cette blessure au genou, le numéro 7 ne pense qu’à continuer. Un "tape", et c’est reparti. Pour un quart d’heure, seulement, car ce sera peine perdue… De frustration, le capitaine balancera son brassard par terre, avant de quitter sur une civière et en pleurant, cette fameuse finale. "Sa" finale. Résumée dans la presse à cette formule "Ronaldo contre la France". "J’espère que dimanche, vous me verrez pleurer de joie", avait lancé quatre jours auparavant la star de la Seleçao.

Il y a douze ans, déjà les larmes

Allusion à une image qui avait fait le tour du monde en 2004 : après la finale de l’Euro perdue à Lisbonne contre la Grèce, Luiz Felipe Scolari, son sélectionneur de l’époque, était allé consoler ce joueur prometteur de 19 ans, diamant à une oreille protégé par un sparadrap, en larmes après le succès des Grecs. Douze ans plus tard, à 31 ans, et dans son quatrième - et peut-être dernier - Euro, Ronaldo voulait prendre sa revanche, accomplir son rêve. "J’ai toujours dit que je voulais gagner quelque chose avec le Portugal. Ça fait 13 ans que je suis au plus haut niveau, les statistiques ne mentent jamais et c’est naturel d’en être là", disait-il avant la finale.

Et il est vrai que les statistiques sont là. Carrément ébouriffantes. Il a remporté, en vrac : trois Ligues des Champions, trois championnats d’Angleterre, un championnat d’Espagne, trois Ballons d’or (meilleur joueur du monde), le titre de meilleur buteur de l’histoire de la Ligue des Champions (94 buts), du Real Madrid et de la sélection portugaise… Non vraiment, douze ans après cette humiliation grecque, l’attaquant n’est plus non plus ce gamin élevé dans une famille pauvre de l’île de Madère. Un "enfant non désiré", dira sa mère, dans son autobiographie, où elle expliquera qu’elle a sérieusement songé à avorter de ce quatrième gosse. "Tu voulais avorter, et maintenant, c’est moi qui fais vivre la famille", dit-il à présent.

Contrairement au reste de la famille, son père alcoolique, lui, a toujours refusé le secours de son fils. "A quoi sert mon argent, alors", se lamentait le fils avant le décès de son père, en 2005 d’une maladie du foie due à son alcoolisme. Le fiston, lui, ne touche jamais à une goutte d’alcool.

Héritage paternel

Tient-il toutefois du paternel cet orgueil inébranlable et cette volonté de fer ? Bien possible. Dans sa carrière, Ronaldo a la réputation d’être un véritable bourreau de travail. Depuis son passage à Manchester United, où il a joué entre 2003 et 2009, il arrive régulièrement pour s’entraîner une heure avant les autres et repart une heure après. Etre le premier, partout et tout le temps, c’est dans sa nature. Son corps, il l’a d’ailleurs façonné comme son arme, sa chose, son diamant. La presse espagnole - la star joue depuis 2009 au club des vedettes, le Real Madrid - lui attribue par exemple l’habitude de faire 3000 abdos par jour.

Les spectaculaires muscles abdominaux de l’attaquant portugais lui offrent de nombreux avantages sur le terrain : équilibre, explosivité et surtout, détente. Le Portugais est en effet capable de sauter à 44 cm sans élan et à 78 cm avec élan. Davantage que la moyenne en NBA… "J’ai vu des gens sauter mais ça, ce n’est pas réel. C’est la preuve que quand tu travailles dur, tout devient possible", s’ébahissait l’attaquant belge Romelu Lukaku, après un saut hors du commun de Ronaldo lors d’un match en janvier.

Ces abdos lui rendent aussi bien d’autres services. Quand il s’agit de tomber le maillot et de dévoiler sa musculature, Cristiano Ronaldo est toujours prêt et ne déçoit jamais ses supporters. Après le coup de sifflet final, tout d’abord, et surtout dans les magazines. La star et ses muscles ont posé pour Armani (la ligne de sous-vêtements, forcément) Pepe Jeans… Le magazine "Forbes" vient de le classer comme sportif le mieux payé du monde. Cela devrait lui plaire. Etre dépassé au classement, en revanche…

Bale plus cher que Ronaldo, mais chut...

A tel point que lorsque le Gallois Gareth Bale a été recruté à Tottenham par le Real Madrid pour une somme dépassant celle payée lors du transfert de Ronaldo au club madrilène, le contrat stipulait que les deux clubs devaient affirmer l’inverse. Et donc mentir effrontément afin d’épargner la susceptibilité de Ronaldo. Car l’ego du joueur est largement aussi développé que ses abdos… Interdiction par exemple, dit-on, de prononcer dans les vestiaires le nom de Messi, le fameux joueur argentin à qui Ronaldo est en permanence comparé et qui le dépasse en nombre de Ballons d’or. "L’ego qu’il a est immense. Si tu ne lui dis pas qu’il est le meilleur, tu n’es pas son ami", accuse son ancien coéquipier Gonzalo Higuain.

Pendant l’Euro, les internautes, eux, se sont fait un sport de rigoler des petites habitudes de "Sa Majesté Cristiano". Après la finale, un supporter Bleu amer, sur Twitter : "Ronaldo enlève son maillot car il a chaud après ne pas avoir joué depuis plus d’une heure." Pendant la compétition, devant les cheveux impeccablement gominés de la star, même en seconde mi-temps, un autre : "Ronaldo amène son propre masseur à l’Euro, il prend aussi son coiffeur personnel ?"

La vaisselle siglée "CR7"

Question mauvaise langue, ses anciennes petites amies - on lui en prête de nombreuses même si son orientation sexuelle reste un sujet favori des tabloïds - ne sont pas en reste, quand il s’agit de balancer sur son narcissisme. Dans sa maison, bâtie dans le quartier chic madrilène de la Finca où il a pour voisin Karim Benzema, "toute la décoration tourne autour de lui, raconte Nereida Gallardo. Ses initiales brodées en cristaux Swarovski sont partout - sur les pieds de table, les serviettes de bain, les coussins… Chez lui, toute la vaisselle est siglée CR7." Ce sigle, soit ses initiales suivies de son numéro fétiche, est littéralement devenue une marque. Ronaldo a lancé sa propre ligne de vêtements à ce logo, mais c’est aussi le nom du musée consacré à sa personne qu’il a créé à Funchal, le village natal.

Sur Instagram, CR7 (c’est aussi le surnom du joueur) est devenu son propre produit. Sur les photos postées, il se met en scène dans le jardin de sa villa, avec la montre d’un sponsor, ou encore avec son fils (baptisé Cristiano Jr) dont il a la garde complète et dont il maintient l’identité de la mère secrète. Sur le réseau social, Ronaldo compte plus de 67 millions de followers. Si son arrogance lui vaut nombre de "haters", il compte aussi des millions de fans irréductibles à travers la planète. Dimanche soir, en boitillant pour grimper sur le podium après la victoire du Portugal, Ronaldo ne pensait de toute façon sûrement pas à ses détracteurs. Celui qui incarne l’équipe portugaise était planté bien au milieu de ses partenaires et c’est lui qui a brandi la coupe. Il avait tout de même remis son tee-shirt.