Football Positive attitude Entretien

Voilà quelques années que le temps semble avoir lâché son emprise sur lui. Comme s’il avait perdu la bataille et que l’éternelle jeunesse de Paul Van Himst venait systématiquement le contrer. A 69 ans bien sonnés, le plus grand joueur belge du XXe siècle se retrouve encore régulièrement balle au pied lors de samedis après-midi systématiquement passés à l’Académie d’Anderlecht à regarder ses quatre petits-fils jouer. Sans jamais se prendre de haut, sans jamais demander un statut privilégié, Paul Van Himst revient à Anderlecht comme l’on retrouve les racines du football. Celui qu’il continue aujourd’hui encore de décrypter.

Paul Van Himst, on sent aujourd’hui un vent nouveau autour du football belge. Même dans les discours, l’optimisme est désormais généralisé. A quoi doit-on cela ?

Il est clair que l’équipe nationale a joué un rôle là-dedans. Elle a toujours occupé une fonction motrice. Même quand nos clubs se comportaient relativement bien au niveau européen, on gardait ces dernières années l’impression que le football belge était en déclin sous prétexte que les Diables ne "performaient" pas. C’était et cela reste l’image d’un pays. Aujourd’hui, on assiste à l’éclosion attendue d’une génération. C’était une question de temps. Car du talent des joueurs, personne ne doutait. Dans le même temps, les clubs belges n’ont pas démérité dans les compétitions européennes. Même si je ne peux pas m’empêcher de regretter qu’Anderlecht n’ait pas réussi à accrocher la troisième place de son groupe en Ligue des Champions. Le club ne l’aurait pas volée.

Vous parlez d’une génération exceptionnelle chez les Diables. On aurait pu croire au hasard de l’histoire mais en voyant l’éclosion des Praet, Bruno ou Malanda, on se dit que la relève est déjà prête. Il doit donc y avoir quelque chose de structurel, non ?

De deux choses l’une. Je pense qu’il y a en effet une explication générale qui relève de la formation. On avait passé ces dernières années à se plaindre du niveau de nos écoles de jeunes sans se rendre compte qu’en dépit parfois des infrastructures, il y avait bien souvent un travail de qualité. En comparaison avec d’autres pays voisins, la Belgique n’a pas à rougir de ses "académies". D’autre part, je tiens à garder un minimum de prudence avec tous ces jeunes talents. C’est vrai que ce que Praet et Bruno font est déjà exceptionnel mais je pense qu’ils devront malgré tout un petit peu patienter avant de se tailler une place en équipe nationale. En réalité, dans n’importe quelle formation nationale moyenne, Praet et Bruno auront déjà été lancés dans la bataille. Mais, contrairement à d’autres générations, nous avons aujourd’hui une équipe nationale au niveau extrêmement élevé. Il fut un temps où Praet et Bruno auraient déjà revêtu le maillot des Diables sans que personne ne puisse s’en offusquer.

Vous évoquez la formation mais beaucoup des Diables actuels ont passé leur jeunesse à l’étranger.

Ce n’est que partiellement vrai. Où commence et où s’arrête la formation ? Aujourd’hui nous avons sur les onze Diables, neuf ou dix joueurs qui évoluent dans des championnats étrangers mais ils ont été formés en Belgique. Il ne faut pas uniquement se focaliser sur les deux ou trois dernières années de leur adolescence qu’ils ont pu, pour certains d’entre eux, passer dans des centres de formation français ou néerlandais.

Avec cette éternelle question qui consiste aussi à savoir quand nos joueurs doivent-ils faire le pas vers l’étranger.

Il n’y a pas de réponse absolue à cette question. Tout au plus, peut-on se permettre de dresser un constat général : celui qui force aujourd’hui à voir que l’argent dans le football a tout changé. Je ne dis pas cela par facilité ou par nostalgie. Mais il faut avouer que l’argent est l’un des premiers arguments qui pousse nos jeunes à tenter une aventure à l’étranger au-delà de tous les arguments sportifs. C’est un modèle duquel on ne sortira pas. Exceptionnellement, on tombera sur des jeunes joueurs belges prêts à décliner les offres étrangères pour prolonger leur aventure en Belgique mais globalement, après une bonne saison dans notre championnat, les jeunes talents préfèrent s’expatrier. L’Angleterre restant, sans doute pour bien longtemps, le principal pôle d’attrait.

On pense notamment au cas de Romelu Lukaku pour lequel vous n’avez jamais caché une certaine affection. Est-ce l’exemple-type du joueur parti trop tôt pour l’étranger ?

Si l’on se base sur un plan purement footballistique, oui. Je pense qu’il est parti un ou deux ans trop tôt. Je suis de ceux qui pensent que son développement personnel aurait sans doute été meilleur avec l’un ou l’autre saison supplémentaire à Anderlecht mais je peux me tromper. Comme je vous le disais, il y a tellement de facteurs extérieurs qui entrent en ligne de compte. Et l’argent en tout premier.

Dans le même temps, notre championnat attire de son côté énormément d’étrangers mais aussi d’entraîneurs extérieurs à nos frontières. Il y a eu cette fameuse mode des entraîneurs néerlandais, sans doute mal interprétée, mais est-ce que vous pensez que le succès d’un Marc Wilmots peut redonner aujourd’hui du crédit aux jeunes coaches belges ? Même ceux qui seraient prétendument inexpérimentés ?

Méfions-nous tout de même des constats trop rapidement ficelés. Les entraîneurs étrangers dans le championnat belge, ce n’est pas non plus l’invention de l’année. J’aurais même tendance à dire que cela a toujours existé. Il y a toujours eu chez nous cette vieille idée selon laquelle nul n’est prophète en son pays. Cela a longtemps été le cas pour Marc aussi. Souvenez-vous qu’avant sa nomination au poste d’entraîneur fédéral, on avait tout de même eu droit à toute une valse d’hésitations et de questions. Aujourd’hui, on se rend compte que le choix a été bien fait. Marc apporte un enthousiasme énorme. Mais je ne sais pas si cela suffira pour pousser les clubs belges à prendre des jeunes entraîneurs du cru. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas chez nous des coaches de talent. Au contraire.

Vous parlez de l’enthousiasme de Marc Wilmots. C’est à lui que l’on doit ce nouvel état d’esprit palpable chez les Diables ?

Certainement en partie. On voit que les joueurs en veulent, qu’ils débordent d’appétit. Maintenant, il faut aussi ajouter à cela un autre facteur explicatif : le Brésil. C’est un peu un mot magique, celui qui a le don de réveiller tout le monde. Le Brésil respire à la fois le football et la samba. Je veux dire par là que cela constitue forcément quelque chose de particulier pour un footballeur. Cela galvanise. Si je voulais faire un parallèle, je dirai que j’ai l’impression de retrouver là ce qui nous avait aussi poussés aux Etats-Unis lorsque j’étais sélectionneur en 1994. Il y avait à l’époque toute une part de rêve américain qui poussait les joueurs à redoubler d’efforts. C’est comme cela. Il y a des destinations et des objectifs qui font rêver.

Revenons un instant aux entraîneurs étrangers. En dehors de John van den Brom, on ne peut pas dire que la réussite ait été particulièrement frappante ces derniers mois. Il ne serait pas temps de revenir un peu plus chauvin aussi sur ce plan-là ?

C’est une question très difficile. Je crois que chaque club tente d’évaluer les qualités et les défauts des entraîneurs ciblés mais qu’il ne faut en tirer aucune loi. Maintenant, il y a clairement eu des erreurs de casting.

Vous pensez à Ron Jans au Standard ? Un choix dont beaucoup s’étaient étonnés dès l’été.

C’est évident. On ne peut pas faire de parallèle entre John van den Brom et Ron Jans car les deux cas étaient d’entrée de jeu complètement différents. Je m’excuse ici de faire valoir des arguments un peu culturels mais Jans a d’emblée fait face à un problème de langue malgré ses efforts en français. Comment peut-on imposer son autorité dans un vestiaire quand on n’en maîtrise pas les codes et le langage ? Johan Boskamp avait connu une expérience tout aussi malheureuse dans le passé mais il faut croire que les chats échaudés ne craignent pas toujours l’eau froide. Je ne comprends pas comment dans un club fondamentalement francophone on puisse introduire un entraîneur néerlandais sans se poser la question de la langue. A Anderlecht, le cas était très différent. A Bruxelles, le néerlandais n’est pas un obstacle. Les résultats de John van den Brom l’ont d’ailleurs prouvé.

Un débat revient aujourd’hui sur la table avec une étonnante insistance : celui de la BeneLigue, d’un championnat belgo-néerlandais cher au président du Standard, Roland Duchâtelet.

Je n’en suis pas un chaud partisan.

Pourquoi ?

Parce que l’idée ne me semble pas incontournable pour permettre au football belge d’avancer. Très honnêtement, je ne pense pas que les clubs néerlandais soient prêts à se lancer dans un tel projet et j’attends qu’on m’amène des garanties sportives. Aujourd’hui, le championnat belge dispose de cinq ou six équipes de véritable qualité. Avec, à chaque saison, l’une ou l’autre surprise. Pourquoi celles-ci progresseraient-elles forcément au contact des clubs néerlandais ?

Cette BeneLigue, c’est l’argument d’un financier ?

Oui. Il y a des intérêts économiques derrière cela. Le président Duchâtelet réagit en homme d’affaires mais on ne peut pas voir le débat uniquement sous cet angle-là.

On vous sent très proche de toutes les grandes questions du football belge. Est-ce que vous servez parfois de conseiller ?

Non. Je n’ai plus ni titre ni fonction officielle. A Anderlecht, il m’arrive parfois de discuter avec Philippe Collin ou Herman Van Holsbeeck de football mais tout cela reste tout à fait informel. On évoque parfois l’un ou l’autre joueur au détour d’une conversation mais je ne suis pas leur conseiller.

Comment se porte la relève de Paul Van Himst ?

J’ai quatre petits-fils qui évoluent à Anderlecht en moins 19, mois 12, moins 9 et moins 8. Et un cinquième qui joue à Alost. Comme grand-père, je m’octroie bien sûr le droit de rêver. J’espère que certains pourront percer en Division 1 mais je sais aussi qu’il faut un mélange de chance, de qualités et d’opportunités. Mais pourquoi pas ?