Omnisports L’alpiniste suisse, spécialiste des ascensions ultrarapides en style léger, est décédé dimanche dans l’Himalaya. Portrait.

Il fallait voir la vitesse avec laquelle il attaquait les pentes vertigineuses à coups de piolets et de crampons, la force avec laquelle ses jambes arquées couraient la montagne. Jusqu’à ce dimanche matin, où seul l’Himalaya l’a vu glisser sur une plaque verglacée du Nuptse, cette si jolie pointe, satellite de l’Everest. L’alpiniste suisse Ueli Steck, 40 ans, a rejoint le ciel qu’il ne cessait de tutoyer. Il était "une vraie source d’inspiration", témoigne Kenton Cool sur son compte Twitter. Le Britannique, premier à avoir gravi le Nuptse, l’Everest et le Lhotse en une même saison, voyait dans son ami "un homme qui nous a montré que tout est possible dans les montagnes et au-delà".

La mort, Ueli Steck en avait pourtant pris conscience. C’était en 2013, de retour de l’Annapurna (8 091 m). Il avait échoué à deux reprises, assommé par une pierre en 2007, témoin impuissant du dernier souffle de l’Espagnol Iñaki Ochoa en 2008. Tout lui disait de ne pas y retourner, mais l’attrait de la montagne népalaise avait été plus fort de lui. Il est parti à l’assaut de sa face Sud, un aller-retour de 28 heures dont il ne rentrera pas indemne. Il était "allé trop loin". "J’avais accepté l’idée que je ne rentrerais peut-être pas chez moi", racontera-t-il. Il avait accepté l’idée de la mort. Choqué d’avoir pris tant de risques, perdu, il "rêve d’une vie plus normale", veut "rester heureux avec des choses plus simples". Il promet à sa femme Nicole de ne plus jamais entreprendre de "solo risqué". Mais que signifie le mot "risqué" pour un homme comme lui, le spécialiste des ascensions ultrarapides en style léger, qui aime n’être responsable que de lui-même ? Depuis le temps qu’il a la passion chevillée au corps…

Ueli Steck était à peine majeur lorsqu’il a réalisé l’ascension de la face Nord de l’Eiger (3 970 mètres). Depuis, tout s’est enchaîné, les sommets en particulier. Il acquiert alors le surnom de “Swiss Machine” – qu’il n’aime pas – pour sa collection de records de vitesse sur des cimes légendaires (le Cervin, les Grandes Jorasses, l’Eiger pour ne citer que son terrain de jeu alpin). En 2015, il réalise en 62 jours l’ascension des 82 sommets de plus de 4 000 m dans les Alpes, en ralliant les départs d’ascension à pied, à vélo ou en parapente. On n’a jamais de “moments aussi profonds” que pendant une ascension, disait celui qui ne ressentait aucune émotion au sommet - "car il faut redescendre..."

Des ascensions sans laisser de traces

La gloire, l’argent, le Suisse n’en avait cure. “Je ne cherche pas à ce qu’on parle de mes records. C’est mon plaisir personnel seul qui dicte ma démarche.” Mais Ueli Steck suscite l’admiration autant qu’il attise les jalousies et les soupçons. Est-il vraiment arrivé au sommet du Shishapangma en 10h30 en 2011 ? A-t-il réellement vaincu l’Annapurna en 2013 ? Absence de témoins, perte d’appareil photo, panne d’altimètre, GPS débranché : autant de pièces versées à charge de l’homme qui grimpe sans laisser de traces.

A la mi-avril, on a débattu aux Piolets d’or – les “Oscars” de l’alpinisme qui lui ont été attribués à deux reprises – de la question de la preuve dans les ascensions. Les organisateurs lui ont d’ailleurs adressé, fin mars, un rapport faisant état de “doutes” sur deux records. “Je me suis d’abord demandé pourquoi ils s’acharnaient. Pourquoi ma parole ne leur suffisait pas” , déclara-t-il au “Temps”. “Et puis je me suis dit qu’au fond ce n’était pas du tout important. L’essentiel est que je sache, moi, ce que j’ai fait.”

En ce printemps 2017, il a de toute façon l’esprit ailleurs, concentré sur son nouveau défi himalayen. Il ne devait pourtant pas retourner dans le massif de l’Everest. En 2013, il s’était retrouvé au centre d’une polémique lorsque lui et deux autres alpinistes, Simone Moro et Jon Griffith, en étaient venus aux mains avec des sherpas. Le Suisse s’était promis de ne jamais y retourner. Trop d’argent en jeu, trop de grimpeurs, trop d’intérêts commerciaux. C’était oublier le pouvoir de séduction de la plus haute montagne du monde.

Ces jours-ci, Ueli Steck était en phase d’acclimatation, à 6 100 mètres d’altitude, avant de tenter un nouvel exploit, celui d’enchaîner des voies de légende à plus de 8 000 mètres - dans la zone de la mort, là où la fatigue rend la récupération impossible - de l’Everest (8 848 m) au Lhotse (8 516 m). Monter au ciel depuis le toit du monde, aurait-il préféré une autre fin ?