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Échecs
Le Mozart des 64 cases est mort
PORTRAIT JEAN-FRANÇOIS JOURDAIN
Mis en ligne le 18/01/2008
Bobby Fischer est mort. La nouvelle endeuillera tous les joueurs d'échecs de la terre, y compris, et ils sont nombreux aujourd'hui, ceux qui sont nés après sa première mort, échiquéenne celle-là.
Le 3 septembre 1972, à Reykjavik, Robert James Fischer était devenu le premier Américain champion du monde d'échecs, après une victoire 12,5-8,5 sur le Russe Boris Spassky. Un match qui avait fait la Une de tous les quotidiens de l'époque par sa valeur symbolique, en pleine Guerre froide, symbolisant la victoire du "monde libre" sur le communisme.
Fischer était né à Chicago, le 9 mars 1943. Il ne connut jamais son père, sans doute un physicien allemand d'origine juive tout comme sa mère, la Suissesse Regina Wender. A six ans, sa grande soeur lui acheta un jeu d'échecs au drugstore du coin, à Brooklyn où sa famille s'était établie. Il fit ses débuts en compétition quelques années plus tard seulement, à 12 ans, avec une modeste 20e place sur 25 à son premier championnat junior des Etats-Unis. Mais ses progrès furent ensuite foudroyants. L'année suivante il remportait la même compétition et à 14 ans il était champion des Etats-Unis sans perdre la moindre partie ! L'année suivante, il était candidat au titre mondial et le plus jeune Grand Maître du monde, un record battu depuis. A 16 ans, cet élève indiscipliné incapable de porter l'uniforme ou de marcher en rang claqua définitivement la porte du lycée de Brooklyn, où il croisa... Barbra Streisand, s'exclamant "Toutes les balivernes qu'ils enseignent ne me serviront jamais à rien !" (1) La première d'une série de déclarations fracassantes qui firent rarement l'unanimité et qui avaient pris de plus en plus ces dernières années un caractère outrageusement antisémite.
Tout pour les échecs
Adolescent prodige, Fischer mènera désormais une existence uniquement consacrée aux échecs, les étudiant jour et nuit quand il ne jouait pas un tournoi. Peu d'amis - il fallait peser pas mal de points Elo pour avoir droit à sa considération -, pas de femme. Il résumera sa condition un jour avec cette phrase restée célèbre : "Les échecs, c'est la vie !"
Son ascension vers le titre mondial, où il dut se défaire de toute l'école soviétique, prit encore une bonne dizaine d'années. Il l'expérimenta à ses dépens à Curaçao, en 1962, où il affronta cinq Soviétiques sur sept adversaires. Plusieurs de ceux-ci faisaient rapidement match nul entre eux, s'octroyant en fait des journées de repos, un avantage non négligeable dans une compétition marathon de 28 parties. Déçu, ulcéré, Fischer claqua une première fois la porte et déclara qu'il ne participerait plus jamais à une compétition qui permettait aux Russes de jouer en équipe. "Ils ont sclérosé le monde des échecs !" déclara-t-il à cette occasion. La Fédération internationale lui donna implicitement raison en changeant la formule dès le cycle suivant, remplaçant ce tournoi mammouth par de courts matches éliminatoires.
Retour gagnant
Jusqu'en 1965, Fischer disparut de la scène, pour mieux y revenir ensuite. Il était en tête de l'interzonal de Sousse, en 1967, lorsqu'un différend à propos des dates de jeu conduisit les organisateurs à l'exclure du tournoi. Nouvelle disparition de deux ans avant un retour encore plus fracassant. Il gagne en surclassement l'interzonal de Palma en 1970, puis culbute 6-0 des joueurs aussi chevronnés que Taïmanov et Larsen en matches des candidats, avant d'écraser Petrossian 6-2 en finale. Fischer était qualifié pour affronter Spassky, titre en jeu, dans le "match du siècle". A l'issue d'un duel fertile en incidents, où il fut mené 2-0 et fut à deux doigts de repartir aux Etats-Unis, Fischer s'imposa finalement sans discussion, en 21 parties. La vente de jeux d'échecs en Occident doubla du jour au lendemain, ouvrant la voie à une nouvelle génération de talents. La star était au firmament.
Hélas pour ses nombreux admirateurs, qui jusqu'au bout auront espéré un nouveau retour, il n'allait plus disputer la moindre partie officielle après cela, perdant son titre par forfait en 1975 et ne sortant plus de sa retraite que pour disputer, à Belgrade en 1992, ce qu'il considérait comme le match-revanche de Reykjavik, contre Spassky tombé entre-temps aux environs de la 100e place mondiale. Ce qui lui valut de sérieux ennuis avec le gouvernement américain, la Serbie étant à l'époque frappée d'un embargo. Emprisonné plusieurs mois au Japon, Fischer ne dut qu'à l'intercession de l'Islande, qui lui offrit sa nationalité en 2005, de ne pas passer dix ans dans les geôles d'un pays qu'il avait si brillamment représenté sur les 64 cases.
Depuis lors, Fischer défrayait la chronique par ses déclarations "matamoresques". Il se considérait toujours comme le meilleur joueur de tous les temps, proclamait à qui voulait l'entendre qu'il n'avait jamais été battu dans un match pour le titre et se voyait perpétuellement victime d'un complot ourdi par les Juifs. N'avait-il pas été jusqu'à qualifier les attentats du 11 septembre de "nouvelle merveilleuse" ?
Bobby Fischer n'est plus. Dans une ultime pirouette, il est mort à 64 ans, comme par hasard le nombre de cases que comporte un échiquier. Mais peut-on vraiment dire de Mozart qu'il est mort ? En dépit de ses caprices de diva et de ses extravagances, voire de ses outrances, Fischer était le Mozart de l'échiquier. Il a donné le goût du Noble Jeu à toute une génération de joueurs d'échecs. Ses parties d'échecs sont là, un peu comme des tableaux de maître que l'on vénère et qu'on ne se lasse pas d'admirer. Même si l'homme suscitait la controverse, l'artiste, lui, aura à sa manière révolutionné le monde.
(1) Nicolas Giffard et Alain Biénabe, Le Guide des Echecs, Robert Laffont, 1993, p. 522
© La Libre Belgique 2008
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