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Plus vite, plus haut, plus fort, mais jusqu'à quand et à quel prix ? Du sprint au marathon, des scientifiques estiment que l'ère des records s'achève. A moins que le dopage, les manipulations génétiques ou technologiques ne viennent pas bouleverser l'ordre des choses.

Aux Mondiaux d'athlétisme de Londres l'été dernier, un seul record du monde est tombé, sur 50 km marche dames. Un an plus tôt, deux meilleurs chronos étaient battus aux JO de Rio, sur 400 m hommes et 10.000 m dames. Quant au semi-marathon, la Kényane Joyciline Jepkosgei a certes amélioré son record fin octobre, mais seulement d'une seconde.

Après les records instaurés et battus en nombre au XXe siècle, "la pente de progression est quasiment nulle pour la plupart des épreuves d'athlétisme", résume Marc Andy, chercheur à l'Institut de recherche biomédicale et d'épidémiologie du sport (Irmes).

Ce département rattaché à l'Insep, la fabrique des champions français, avait annoncé dès 2007 la limite inéluctable et proche des capacités physiologiques humaines, en analysant l'évolution des performances depuis les premiers Jeux de l'ère moderne (1896).

Comme un signe des temps, le Kényan Eliud Kipchoge, 32 ans, a titillé la barre mythique des deux heures au marathon en mai 2017, courant les 42,195 km du marathon en 2h00:25 dans le cadre d'un projet promotionnel de Nike. Mais les conditions de course, avec des équipes de lièvres frais et une voiture protégeant les coureurs, étaient tellement améliorées que la Fédération internationale d'athlétisme (IAAF) n'a pas homologué la performance. Le record du monde officiel reste celui d'un autre Kényan, Dennis Kimetto (2h02:57 à Berlin en 2014).

VO2max 

Sur la distance légendaire du marathon, les "facteurs de performance" font phosphorer entraîneurs et scientifiques depuis longtemps.

Passés la température idéale - autour de 12°c - et le petit gabarit, "il y a plusieurs dizaines de facteurs qui jouent, aussi bien au niveau du type de morphologie que des critères physiologiques ou biomécaniques", estime Pierre Sallet, docteur en physiologie et président d'Athletes for Transparency, association promouvant l'intégrité dans le sport.

Pour lui, des marges de progression limitées existent, mais dépendent d'un nombre incalculable de facteurs. "Comment on va identifier ces paramètres dès les catégories jeunes ? Comment on va gérer la nutrition, l'entraînement en altitude, optimiser les états de forme et (...) de fatigue pour arriver le jour J dans un état (...) optimal?", énumère-t-il.

"Trois grands paramètres physiologiques vont jouer lors d'un marathon: l'endurance, la capacité à créer de l'énergie à l'aide de l'oxygène", mesurée par la VO2max, "et l'efficience motrice" (capacité de l'organisme à économiser l'énergie), expose à l'AFP Vincent Pialoux, directeur adjoint du Laboratoire inter-universitaire de biologie de la motricité (Libm) de Lyon.

"Sur ces trois facteurs, si on prend les meilleures données mesurées en laboratoire sur des athlètes différents, on arrive à des temps bien en-deçà des limites prédites" par les modèles basés sur l'évolution des performances, explique-t-il.

'Machine humaine'

Reste à trouver l'athlète qui combinerait les données optimales.

Quand l'Ethiopien Haile Gebreselassie a battu son propre record du monde à Berlin en 2008 (2h03:59), il avait 35 ans. Or, "la VO2max diminue avec le temps", note Vincent Pialoux. Mais plus jeune, il n'est pas certain qu'il aurait eu la même économie de course.

Dans ce contexte contraint, le dopage fera-t-il exploser tous les modèles? Faut-il craindre le scenario imaginé par le philosophe belge Jean-Noël Missa, où les jeux Olympiques de Bruxelles de 2144 voient s'affronter des athlètes génétiquement modifiés courant pour de grandes firmes ?

Dans le monde réel, Xavier Bigard, conseiller scientifique de l'Agence française de lutte contre le dopage (AFLD), identifie plusieurs menaces.

Au niveau pharmacologique, il évoque les "exercise pills", des substances ayant une vocation médicale pour les patients en surpoids, mais qui pourraient être détournées pour "majorer les effets de l'entraînement". Ou des produits apparentés au FG4592, susceptibles de déclencher la fabrication d'EPO par le corps et améliorer le transport d'oxygène dans le sang.

Alors que la thérapie cellulaire, permettant de soigner une blessure par l'apport de cellules souches, a fait son apparition dans le sport, le dopage génétique est l'objet de craintes. Avec notamment, la possibilité, un jour, de jouer avec des gènes intervenant dans le développement de la masse et des cellules musculaire, comme la myostatine.

Mais "la carte d'identité d'une fibre musculaire repose sur plus d'un millier de gènes, on ne peut pas tous les modifier", tempère Xavier Bigard, prévenant les apprentis sorciers que "la machine humaine est très complexe".

"La transformation de l'homme en animal capable de courir un marathon en 1h40, elle sera longue si elle est possible et elle recèle un nombre incalculable de limites scientifiques", ajoute Pierre Sallet. Et "il y aura quand même une limite: maintenir la personne en vie".