Omnisports

Football en prison

Le programme lancé par l'Union belge fêtait ses dix ans ce week-end

ITTRE Pierre Bodenghien entraîne les jeunes du Sporting de Charleroi et fait du "scouting" pour le compte de Jacky Matthysen, coach de l'équipe première. Trois fois par semaine, notre homme abandonne le Sporting pour se rendre dans les établissements pénitentiaires de Nivelles, Jamioulx et Ittre, où il entraîne des équipes de détenus dans le cadre du programme "football en prison" mis sur pied par l'Union belge voici dix ans.

C'est Michel Sablon, le véritable père de ce programme, qui l'a choisi avec une dizaine d'autres entraîneurs, pour ses qualités humaines. Il a découvert un monde qu'il ne connaissait pas et a, en dix années, vécu des expériences souvent très enrichissantes. "Il est une chose que j'aimerais vous dire en préambule. Prétendre que les hommes naissent égaux, c'est mentir. J'ai vu des situations d'injustice criantes en prison, qui en disent long sur les inégalités sociales et morales. Je sais aussi désormais ce que la drogue cause comme ravages. J'ai vu débarquer des jeunes que j'ai eus sous mes ordres à Charleroi et que la drogue a rattrapés à l'âge adulte."

Pierre Bodenghien croit cependant dur comme fer que les activités sportives servent à sortir les détenus de leur isolement. "Dire qu'elles suffisent à leur resocialisation serait exagéré mais elles les motivent." Et lorsqu'elles sont encadrées jusqu'à conduire à la création d'équipes structurées, le plus est évident. "Un vrai sentiment d'identité apparaît. On joue vraiment pour "sa" prison. Cela crée des liens."

La qualité du football produit ? "Ce n'est peut-être pas le souci premier mais elle est au rendez-vous. Je peux vous affirmer que divers noyaux sont d'un haut niveau". Évidemment, il faut tenir compte des entrées et des sorties. Et ménager les susceptibilités. "Ceux qui ne sont pas repris dans le groupe nourrissent parfois de l'amertume. De plus, certaines communautés de détenus se disputent les places. Entre Turcs et Albanais, par exemple, l'émulation crée parfois de la tension. Il faut gérer ces effets pervers."

Il a fallu aussi convaincre les surveillants que l'expérience ne se ferait pas sur leur dos. D'où la distribution de cadeaux, comme des T-shirts ou des places pour les matches des Diables Rouges par exemple. Cri de joie Il arrive que de belles histoires naissent en prison. "Une des premières équipes que j'ai dirigées à Jamioulx, a rencontré la formation de mini-foot de Sambreville qui, à l'époque, raflait tout. Une semaine après le match en prison, Sambreville a remporté la Coupe de Belgique. À la RTBF, le capitaine a dédié la victoire aux détenus. Ils regardaient tous le match et la prison a résonné d'un même cri de joie."

De temps en temps, les choses tournent plus mal. "Un détenu marocain en préventive à Nivelles, ancien joueur de D1 au Maroc, m'a bluffé au point qu'il était sur les tablettes du Sporting de Charleroi. Il a bénéficié d'un non-lieu et aurait pu rejoindre le noyau. Depuis sa sortie de prison, je n'ai plus entendu parler de lui".

Pierre Bodenghien s'est lié avec quelques détenus, notamment des "longues peines" qu'il côtoie depuis longtemps. Mais il ne se fait pas d'illusion. La prison est un monde sans concession. Et elle suit, hélas, l'évolution de la société, de plus en plus égoïste. D'où l'intérêt du programme auquel il participe. Lequel a un peu de plomb dans l'aile, les patrons de l'Union belge ne se passionnant plus autant pour lui et l'aide extérieure (SFP Justice, sponsors) étant nulle. "Mais dites bien que Michel Sablon est un type formidable..."

Peut-être l'anniversaire fêté samedi en grandes pompes relancera-t-il le mouvement ?