L'Espagne, une domination insolente

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Omnisports

Le triplé historique de la Roja Euro-Coupe du monde-Euro confirme l’état de grâce du sport espagnol. En football, tennis, cyclisme, basket ou encore sports mécaniques, l’Espagne a tout remporté ces dernières années. Son appétit reste pourtant intact. L’âge d’or ibérique semble sans fin. Comment l’Espagne s’est-elle hissée sur le toit du monde ? Eléments de réponse.

La fin du franquisme est sans conteste l’élément déclencheur de la bonne santé actuelle du sport espagnol. Mis de côté sous Franco, il est devenu une priorité de l’Etat espagnol. Pour Jean-Michel De Waele, sociologue du sport à l’ULB, "l’Espagne a la volonté de jouer un rôle politique et culturel plus important".

Le sport est également mis en avant pour adoucir les particularismes régionaux et offrir des symboles communs à tous. Comme l’explique Pim Verschuuren, spécialiste du sport à l’Institut de Relations internationales et stratégiques (IRIS) basé à Paris, "il y a des résultats en termes sociaux, d’adhésion de la population au drapeau national mais aussi au gouvernement". Ce volontarisme politique post-franquiste est un véritable levier d’unité nationale. Les bases du succès sont jetées.

"Les Jeux olympiques de Barcelone en 1992 ont été un élément déterminant dans l’éclosion espagnole sur la scène internationale", rajoute Pim Verschuuren de l’Iris. L’Espagne a investi massivement à cette époque dans les centres de formation, via notamment l’Association des Sports olympiques (ADO) créée en 1988. Les résultats ne se sont pas fait attendre. Les athlètes espagnols décrochent 22 médailles dont 13 en or lors de ces Olympiades. L’infernale machine à gagner est lancée.

Fortes de ce succès, les autorités espagnoles ont continué à financer, sans compter ou presque, le sport espagnol. L’ADO a investi pas moins de 300 millions d’euros depuis sa création. Le constat est évident : les générations d’athlètes d’exception se succèdent. Aujourd’hui, les plus grands talents s’appellent Xavi ou Iniesta en football, Nadal en tennis, Contador en cyclisme, Pau Gasol en basket, ou encore Alonso en formule 1. Jean-Michel De Waele note, malgré tout, qu’"il y a eu un emballement en Espagne. Ils ont construit des tas d’infrastructures qui sont aujourd’hui vides ou inutiles".

La présence dans chacune des communautés espagnoles d’un Institut national d’éducation physique et des sports (INEF) explique en partie aussi la domination espagnole.

Pourtant tout n’est pas si rose. Les accusations de dopage sont nombreuses. Par jalousie ? Rivalité ? Difficile à dire. "Une chose est sûre, les suspicions autour du sport espagnol jettent le trouble", poursuit Jean-Michel De Waele. Les suspensions d’Alberto Contador et d’Alejandro Valverde en cyclisme n’ont fait qu’accentuer le scepticisme général. Pour Pim Verschuuren de l’Iris, il ne nous appartient pas de faire un procès d’intention aux sportifs espagnols. "A chaque fois qu’un pays remporte de nombreux trophées, on pense qu’il y a des programmes étatiques de dopage. Mais aujourd’hui, on n’a aucune preuve. Peut-être que l’on découvrira dans quelques années qu’il y a un système de dopage en Espagne, comme à la grande époque de l’URSS, mais on ne peut pas encore le certifier avec assurance."

Lors de son passage récent dans l’émission "28 minutes" sur Arte, le journaliste Thomas Schlesser remettait en question le sport espagnol, mais pas pour des raisons de dopage. Tous ces succès sportifs sont, pour lui, une sorte de trompe-l’œil, un moyen de cacher la réalité, d’étouffer les réelles préoccupations des citoyens. "Certes, le sport a été une espèce de convergence, de consensus entre les sponsors, les banques, le public et la recherche mais il faut se rendre compte qu’il y a une quantité d’Espagnols qui se moquent éperdument du sport, qui en ont un peu marre de cet effet de leurre des succès sportifs".

Cette conception des choses est intéressante en pleine crise financière. L’Espagne, à l’instar d’autres pays européens, doit faire des coupes budgétaires. Faut-il continuer à financer grassement le sport en cette période d’austérité ? La question mérite d’être posée. La décision appartient uniquement à l’Etat espagnol. Mais une chose est certaine, le sport est un vecteur social primordial en Espagne. "Quand on voit la liesse populaire au retour de l’équipe de football à Madrid, on peut se dire que ce serait une erreur de réduire les investissements dans le sport. L’Espagne a besoin de ce soutien populaire en temps de crise", juge Pim Verschuuren de l’Iris.

En tout cas, jusqu’à présent, on constate que le sport espagnol n’est pas frappé de plein fouet par la crise. L’austérité touche les petites équipes mais est bien loin des préoccupations des dirigeants de grands clubs. Le Real de Madrid et le FC Barcelone, pour ne citer qu’eux, croulent sous les dettes mais continuent néanmoins à dépenser des sommes colossales. Une nouvelle loi, entrée en vigueur en janvier 2012, autorise les instances à reléguer un club en cessation de paiement. Il semble néanmoins difficilement imaginable de rétrograder des clubs de prestige comme le Real de Madrid et le FC Barcelone.

Cet "edad de oro", âge d’or espagnol, devrait encore connaître de grands succès. Une véritable culture sportive a désormais émergé. L’Etat et la presse espagnole doivent maintenant l’entretenir s’ils veulent voir leurs athlètes continuer à côtoyer les sommets.

Maxime Collet (st.)

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