Wilfried Meert, in Memorial

MARTIN BUXANT Publié le - Mis à jour le

Omnisports

ENTRETIEN

Sec comme un marathonien. En bras de chemise, il accueille et propose à boire. Tout autour de lui, la ruche turbine nerveusement mais il reste calme malgré l'échéance qui approche. Ses `R´ roulent, rythmant son phrasé, son discours s'entrecoupe de `à l'époque´. Il y a de la nostalgie chez Wilfried Meert.

C'est l'histoire d'un gosse que peu de chose prédestinait à devenir grand manitou d'un des meetings d'athlétisme les plus reconnus au monde: le Memorial Ivo Van Damme. Né à Ternat en 1945 de parents pas réellement sportifs, il se rappelle:` les gens ne faisaient pas beaucoup de sport à l'époque. Mon père a fait un peu de foot mais comme amateur. On a été une des premières maisons à avoir la télévision dans le village. Ce devait être en 1954 je pense, chaque fois qu'on montrait du sport à la télé, il y avait une ruée vers le poste. ´ Souvenirs, souvenirs: ` J'ai connu l'époque où habitant à quinze minutes de Bruxelles on jouait dans la rue, c'était dynamique et sportif. L'école terminée, on faisait des matches de foot interminables. On jouait nos stars dans les rues de Ternat. Et sans danger de se faire écraser parce qu'il passait une voiture toutes les heures. ´ Le gosse grandit, passe par la case `Latin-Grec´, et devient journaliste au `Laatste Nieuws´. ` Au journal, on était mis à toutes les sauces, surtout les jeunes. J'ai commencé par couvrir le hockey. Des spots s'allument dans ses yeux: ` Ensuite j'ai participé à la rubrique athlétisme. Avec les Roelants et les Puttemans qui étaient en activité, c'était `LA´ rubrique. On avait une page chaque lundi, c'était terrible. ´

L'ami Van Damme

On l'envoie couvrir les meetings juniors. Wilfried se défonce, court de petites réunions en championnats de Belgique, et au détour d'une piste, rencontre Ivo Van Damme qui fait alors ses débuts au club de Louvain. Deuxième naissance. Comment aurait-il pu se douter que leurs deux vies n'en feraient un jour plus qu'une?` Comme souvent les athlètes, qu'ils soient tennismen, cyclistes ou footballeurs, se souviennent de leurs premières interviews. J'ai été un des premiers à avoir jamais interviewé Ivo. Il l'a toujours retenu. ´ Le jeune athlète tient à ce que l'on fasse plus pour son sport. Et le fait savoir à se potes journalistes. ` Il revenait sans cesse avec ça, si bien qu'on lui a dit un jour: Ivo si tu cours bien à Montréal, l'année prochaine on monte un meeting à Bruxelles.´

Il y a de l'oracle chez Wilfried Meert. Car Ivo cartonna au Canada, décrochant deux médailles d'argent sur 800 et 1500 mètres. Chose promise, chose due, Meert et sa bande de journalistes s'attellent à monter un meeting d'athlétisme en Belgique avec comme grande vedette Ivo Van Damme. ` Il fallait trouver un nom ´ se souvient-il, ` En français? En flamand? C'était pas évident. ´ Il marque une pause, reprend son souffle. ` Six semaines plus tard, Ivo décédait dans un accident de voiture.´ A 22 ans.

Un succès jamais démenti

La première édition en 1977 fut un succès inimaginable, ` les gens venaient rendre hommage à Ivo et en même temps ils ont découvert un sport qu'ils voyaient à l'écran tous les quatre ans aux Jeux olympiques. C'était fantastique, quelle émotion! Sans émotion tu ne fais rien, il n'y a pas de souvenir. ´ Il hésite: ` On ne savait pas où aller avec ça, la majorité des gens nous avait pris pour des fous. Devait-on remettre le couvert?´ Ils le remettent. L'alchimie est bien là, année après année, le public vient communier toujours plus nombreux avec les athlètes.

En 87, il quitte le journalisme et devient secrétaire général de la Ligue d'athlétisme, tout en restant à la tête du Memorial. Il usine ferme donc: logistique, sponsoring, budget,... Du coup, il doit jouer collectif: ` J'ai engagé ma femme comme assistante, elle parle quatre langues, elle est irremplaçable.´ Car lui court toujours. Sillonnant inlassablement les pistes d'athlétisme du monde entier, il est à la recherche des nouveaux diamants qui tailleront la piste du Stade Roi Baudouin ce vendredi soir.

Satisfactions et regrets

Papa gâteau de l'athlétisme belge, il espère le meilleur pour ses `enfants´. C'est lui qui est aux côtés de Kim Gevaert à Munich, quand elle décroche ses médailles d'argent. Il conseille, on le consulte, mais il ne peut s'empêcher de nourrir quelques regrets: ` Les athlètes belges n'ont jamais eu autant de moyens qu'aujourd'hui mais les résultats restent maigres. Il n'y a plus grand monde qui a faim. On vit trop bien. Quand les Kenyans et les Ethiopiens s'entraînent tôt le matin, les Européens sont encore au lit. Pourquoi cette souffrance, pourquoi? On ne joue pas l'athlétisme, on le pratique. Je ne joue pas au saut en hauteur. La barre est là, si je suis calé et que je n'arrive pas plus haut, c'est ma limite, j'arrête. ´ Avec les autres athlètes ` on n'est pas vraiment amis, je dois pouvoir dire non. Il n'y a que huit ou neuf couloirs et si tu as seize candidats, je ne sais pas multiplier les couloirs. Parfois pour un centième, il faut trancher. ´ Dernière ligne droite: `Ce qui me fait le plus plaisir, c'est quand je suis mort de fatigue, le jour du meeting, et que je rentre dans le stade. C'est fantastique: tu vois ces gens, ces tribunes remplies, c'est la fête, tout le monde s'amuse. C'est la meilleure des récompenses de savoir que tu as procuré une bonne soirée à ces personnes, une soirée qui leur a fait oublier leur stress de tous les jours et leurs problèmes.´

Depuis l'année dernière il ne se consacre plus qu'au Memorial, qui est devenu ` tellement grand. ´ Il ralentit, la ligne d'arrivée est proche. On lui trouve les traits un peu tirés ces temps-ci. La fatigue. Normal, quand il respire, ce sont deux coeurs qui battent: le sien et celui d'Ivo.

© Les Sports 2002

MARTIN BUXANT

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