Tennis

Le sport belge vient de perdre un de ses champions de légende en la personne de Jacky Brichant, disparu à l’âge de 80 ans. Au lendemain de la guerre, alors que le tennis comptait peu d’adeptes dans notre pays (pas même une vingtaine de milliers d’affiliés), il ne tarda pas à s’imposer urbi et orbi. Ayant appris à jouer sur le mur du garage tenu par son père, il remporta un premier titre de gloire en s’imposant dans le tableau des juniors à Roland Garros en 1947. Il allait épauler immédiatement Philippe Washer, son aîné de six ans, en coupe Davis, ce qui devait valoir à la Fédération une décennie d’or et nombre de recrues.

Cette paire, admirablement complémentaire, réussit en effet des campagnes inoubliables. A Washer, on reconnaissait un talent incomparable, qui lui permettait de briller à la volée. Quant à Brichant, on l’admirait pour son courage et son jusqu’au-boutisme qui s’appuyaient sur un service puissant et un revers lifté d’une qualité exceptionnelle, bien avant que Bjorn Borg ne mette ce genre de coup à la mode. Il n’en demeure pas moins que certains grands joueurs préféraient l’attaquer sur ce point fort plutôt que dans son coup droit, dont l’effet leur paraissait difficile à maîtriser au rebond. En outre, Jacky Brichant possédait une condition physique que la longue distance des cinq sets prenait rarement en défaut. Et comme perdre les deux premières manches d’un match ne l’effrayait guère, ses adversaires savaient que toute avance qu’ils se ménageaient risquait de fondre dans les minutes ou les heures suivantes. Il s’offrit ainsi des remontées spectaculaires que ses admirateurs conservent en mémoire; il savait, par exemple, que pour battre l’Italien Beppe Merlo (comme ce fut le cas en finale de la zone européenne), il fallait nécessairement l’entraîner dans un cinquième set

Deux fois, le tandem Washer-Brichant, qui reçut le trophée du Mérite sportif, s’imposa en zone européenne, ce qui lui valut de jouer la finale inter-zones en 1953 et en 1957 contre les Etats-Unis. Chaque fois, les Américains empêchèrent nos compatriotes d’accéder au Challenge Round, la phase finale de la Coupe Davis qui permettait au tenant du titre (l’Australie en l’occurrence) d’attendre le vainqueur de la confrontation intercontinentale. Jacky Brichant en gardait, malgré tout, un souvenir ému : il avait battu sur herbe (qui n’était pas sa surface de prédilection) Vic Seixas, une des très grandes vedettes du circuit. Mais aussi un regret : quatre ans plus tard, il avait perdu un point qui lui paraissait acquis puisqu’il mena 2 sets à 1 et 4/1, avant d’être victime d’une insolation. Eût-il gagné son match contre Herbert Flam, les Belges auraient été en mesure de combattre pour la conquête du Saladier d’argent, alors que Rosewall et Hoad, passés dans les rangs professionnels, ne pouvaient plus disputer l’épreuve.

Ken Rosewall et Lewis Hoad, parlons-en ! Les deux jeunes prodiges, formés et coachés par Harry Hopman, leur jouèrent néanmoins un tour pendable. En demi-finale du double à Wimbledon, en 1953, ils s’imposèrent au terme de cinq sets acharnés et les privèrent sans doute d’un titre qu’ils s’approprièrent d’ailleurs. Ceci dit, malgré une victoire à Monte-Carlo dans le "Butler Trophy" (qui n’acceptait que des équipes constituées par des joueurs d’une même nation), Jacky Brichant resta surtout un joueur de simples. Il inscrivit son nom au palmarès de nombreux tournois, à une époque où les joueurs européens répugnaient à effectuer le trop long voyage aux antipodes pendant l’hiver. (Pour conserver sa condition physique pendant ces mois d’inactivité, il jouait au basket-ball dans le cinq de base du Royal IV, qui était en même temps celui de l’équipe nationale.) Mais on retiendra surtout, parmi ses meilleurs résultats, son accession à la demi-finale de Roland Garros en 1958. Il tomba sous les coups du gaucher australien Mervyn Rose, victorieux in fine.

C’est assez dire que la carrière de Jacky Brichant fut prestigieuse. Détenteur du record de sélections en Belgique, il présida un temps l’IC de Belgique qui regroupe la famille des anciens joueurs internationaux et resta, jusqu’à ses derniers jours, un observateur attentif d’un sport qu’il servit avec une conscience professionnelle dont souvent les amateurs donnent un meilleur exemple que ceux qui sont payés pour le faire. Au cours de l’été dernier, il assista même à la finale du 10000 $ féminin organisé par le TC Charles-Quint !

En quelque sorte, le tennis fut la grande affaire de sa vie. Il ne tira jamais vanité de son parcours exceptionnel qui, à son estime, aurait été plus brillant encore sur le plan des résultats s’il ne s’était obstiné à jouer comme il était de bon ton de le faire à son époque. Un point, expliquait-il, se faisait grâce à une construction patiente, couronnée par une montée au filet. Plus à l’aise en défense qu’à l’attaque, il força son tempérament et vint plus souvent à la volée que son jeu ne le demandait. Il se disait né trop tôt. Dix ans plus tard, de fait, Brichant aurait connu l’ère Open (les amateurs et les professionnels ne purent se mesurer qu’à partir de 1968) et monnayé très largement son talent en se conformant à l’usage naissant : celui de combattre sur une ligne de fond à quitter seulement quand il le faut bien ou qu’une opportunité singulière se présente.