Tennis

Les plus anciens s'en souviennent encore, des trémolos dans la voix. C'était il y a tout juste cinquante ans et la Belgique entière se passionnait déjà pour un match de tennis. Et quel match : sur le court central du Royal Léopold Club, l'équipe belge de Coupe Davis s'imposait (3-2) face à l'Italie en finale de la zone européenne. Un véritable exploit !

"Je n'avais jamais connu une telle ferveur populaire. Il y avait plus de 10 000 spectateurs sur des gradins qui habituellement pouvaient en accueillir deux fois moins. Des tribunes supplémentaires avaient été construites à la hâte", se souviennent en choeur Jacky Brichant et Philippe Washer, les deux héros de cette partie de légende.

"Les Italiens étaient arrivés très sûrs d'eux. Nicolas Pietrangeli, grand seigneur, avait même prédit notre défaite. Cela avait, bien sûr, attisé notre motivation et notre ambition", explique Philippe Washer.

A l'époque déjà, le tennis belge se portait plutôt bien. Washer et Brichant faisaient partie intégrante des meilleurs joueurs du monde, surtout sur terre battue.

En 1953, la Belgique avait d'ailleurs déjà remporté cette finale européenne. Mais là, c'était différent. "On jouait au Léo, devant notre public, dans une ambiance électrique. Les journaux de l'époque avaient consacré des pages entières à l'événement. C'était de la folie. Et puis, on avait une revanche à prendre face aux Italiens qui, en 1952, nous avaient battus à Milan grâce à un arbitrage très spécial. J'avais eu l'impression que les lignes de fond de court étaient élastiques", ironise Jacky Brichant.

Le duel fut, en tout cas, homérique. Menée 2-1 après le double, la Belgique revint du diable Vauvert. "J'ai égalisé à deux partout en battant Giuseppe Merlo au terme d'un duel en cinq sets de plus de cinq heures. Les matches marathon, c'était ma spécialité ! Et l'Italien avait terminé le match avec de terribles crampes", raconte Brichant.

Il restait donc à Washer à porter l'estocade face à son ami Pietrangeli, considéré comme le meilleur joueur du monde. Les deux hommes se connaissaient bien et s'appréciaient. Mais sur le court, il ne fut pas question de se faire le moindre cadeau. "Le match a été interrompu par la nuit alors qu'il menait deux sets à un. Mais le lundi, j'étais survolté et j'ai fini par m'imposer dans une ambiance délirante. On a été porté en triomphe et élevé au rang de héros nationaux", résume Washer. De nombreux spectateurs avaient pris congé pour assister à cet épilogue épique. Et ils ne masquaient pas leur joie. Certains se cachaient même pour pleurer ! "À l'époque, le public du tennis se contentait en général d'applaudir. Mais là, il y a eu quelques débordements !"

Comme en 1953, la Belgique disputa ensuite les finales Interzones, réunissant les lauréats des différents continents. "La compétition se disputait chez le tenant du titre, en l'occurrence l'Australie. Mais sur le gazon de Brisbane, nous fûmes logiquement battus 3-2 par les Etats-Unis", précise Jacky Brichant.

Les souvenirs se bousculent dans la tête des anciens héros. "A l'époque, le tennis était complètement amateur, même au plus haut niveau. Il n'était pas question de prime de match et les adversaires se retrouvaient à la même table après un match. C'était beau ! Ce match du Léo fut inoubliable. Le plus grand moment sportif de notre vie..."

Les exploits des deux champions belges défrayèrent, en tout cas, toutes les chroniques de l'époque. De sept mille, le nombre de licenciés à la Fédération Belge de Tennis passa, en l'espace de quelques mois, à quinze mille. Un véritable phénomène qui n'est pas sans rappeler celui qui, bien des années plus tard, accompagna les succès de Justine Henin et de Kim Clijsters. L'histoire n'est décidément qu'un éternel recommencement...

Miguel Tasso