Belgian Wine Personality of the Year : Jean-Marie Guffens

Dirk Rodriguez Publié le - Mis à jour le

Essentielle Vino Chaque année, VINO magazine élit sa “Belgian Wine personality” de l'année, un titre qui distingue une personnalité particulièrement active dans le domaine du vin. Après Eric Boschman en 2016, la rédaction a choisi d’honorer Jean-Marie Guffens, propriétaire de plusieurs vignobles dans trois régions de France.

© Vino

Jean-Marie Guffens, 63 ans, est né et a grandi à Gors-Opleeuw dans le Limbourg et aurait déjà mérité plusieurs fois d'être couronné "Personnalité belge de l'année". Par exemple, lorsque il a été gratifié par ce "bon vieux" Robert Parker du titre de "One of the Best Chardonnay winemakers in the World" (un des meilleurs vignerons de Chardonnay du monde). Ou lorsqu'il jeta un pavé dans la mare des négociants en Bourgogne en achetant pour son "Verget" des raisins dans tous les terroirs bourguignons.
Ou aussi lorsque le quotidien Libération le décrivit comme "Tom Waits du vin", tant pour son physique que sa voix.

Et la liste ne s'arrête pas là. Guffens s'est aussi fait remarquer lorsqu'il a été innocenté dans une affaire de douane qui semblait surtout destinée à "emmerder le petit Belge" et qui a retardé d'une journée le travail de son œnologue, car les Français prétendaient ne pas savoir qu'on pouvait assembler les vins.

Une mésaventure ubuesque qui lui a d'ailleurs inspiré la réalisation d'un court métrage…
En 1997, il réalisa avec le Château des Tourettes un important et remarquable investissement dans le Lubéron, qui lui aussi aurait mérité notre distinction, mais celle-ci n'existait pas encore… Aussi, nous avons choisi de marquer la reprise par Jean-Marie Guffens du Château Cloziot à Barsac-Sauternes, un choix qui peut paraître étonnant à une époque où la consommation de ce célèbre liquoreux est en chute libre. Mais celui qui le connaît sait que rien n'est plus typique pour lui que d'aller à contre-courant, tout à fait fidèle à sa maxime : "Plutôt échouer à ma manière que de réussir avec celle d'un autre".

Jean-Marie Guffens est aussi l'un des rares Belges à avoir serré la main de feu Steve Jobs. Ses vins de Bourgogne ont en effet été servis lors d'un repas exclusif organisé par le créateur de Apple, grand amateur de vins. A l'origine de ce dîner exclusif, la publication par Robert Parker dans le numéro spécial 20 ans de Wine Advocate des 20 vignerons qui ont exercé le plus d'influence sur lui et où figure donc notre compatriote.
Jean-Marie Guffens aime aussi l'humour, même au risque de se mettre certains à dos. Un exemple : "Pourquoi si peu de gens changent d'avis ? Parce qu'ils n'en ont pas…" Ou encore, "Dire que je suis le meilleur vigneron de Bourgogne est exagéré. Tous les autres sont pires". “Oui, j'aime les phrases emballées, pleines d'esprit tout comme j'aime les vins intenses, confirme-t-il. Une bonne bouteille n'est pas seulement un concentré de raisins, mais aussi d'intelligence."

La rencontre
A la mi-août, juste avant la vendange du Chardonnay, nous nous sommes rendus au Château des Tourettes pour un entretien de deux jours avec Jean-Marie-Guffens. Il nous a accueillis avec un bref mot de bienvenue (« Ah, vous êtes venus en TGV ? C’est confortable, hein ! »), avant d’embrayer rapidement sur la question du changement climatique. « Voyez comme la terre est sèche ! Il n’a plu ici que deux fois ces derniers mois. Une fois 4 millimètres et l’autre 11 !

C’est tout. Cela m’inquiète car la vendange est toute proche. La nuit, je fais des cauchemars dans lesquels mes barriques n’ont pas de fond… Je goûte les raisins chaque jour pour voir s’ils sont mûrs ou non. Ces doutes font partie de ma vie, mais en fait, ils me rendent heureux. Et tout le stress me quitte dès que la vendange démarre… »

Le Château des Tourettes est passablement grand : 18 hectares de vignes et 7 hectares d’oliviers. Mis à part quelques vieilles parcelles de Grenache et de Syrah, tout devait être replanté. Les Chardonnay, Cabernet, Rousanne, Marsanne et autres Viognier sont maintenant âgés de 18 ans et sont enfin adultes. « Je n’aurais jamais pensé que l’on puisse faire de bons vins ici », explique Maine, soutien infaillible de Jean-Marie et « châtelaine » aux Tourettes depuis 20 ans. « Pendant les 40 ans qui ont précédé notre arrivée, le domaine a été traité chimiquement. Il fallait être patient si nous voulions voir revivre les sols. »

Un parcours
Aussi étonnant que cela puisse paraître, Jean-Marie Guffens n’avait jamais imaginé se retrouver un jour dans le vin. Acteur ou artiste, ou même architecte, cela aurait pu être possible, mais dans le vin ? « Pendant mes Humanités chez les Jésuites, explique-t-il, j’étais plutôt meneur du troupeau, avec un an d’avance.

Mon père m'imaginait comme scientifique de pointe, mais il n’avait pas vraiment l’exacte mesure de la bête. Je ne voulais absolument pas aller à l’université, mais plutôt dans une école de théâtre. J’y suis donc allé. Un jour, j’ai dû réciter un texte de Tchekov, « La Cerisaie ». Je l’avais bien mémorisé, mais après ma prestation, ma prof de théâtre Teunke Hauer, la mère de Rutger Hauer, m’a dit ‘Jean-Marie, tu n’es pas fait pour représenter ce qu’un autre a imaginé’. J’étais anéanti après ce commentaire. Mais elle avait raison et j’ai donc arrêté le théâtre. J’ai fait ensuite une année d’études en architecture, mais cela n’a rien donné non plus. »

« Après, je n’ai plus eu envie d’aller à l’école et j’ai été appelé au service militaire. Mais j’ai un problème avec l’autorité, ce n’était pas pour moi. J’ai été convoqué au Petit-Château à Bruxelles pour un entretien avec un psychiatre et je me suis présenté nu devant lui, disant que je ne comprenais ce qu’un homme aussi sensé que lui faisait dans l’armée, et que s’il ne me déclarait pas inapte, je passerais sa situation au crible et que je le traînerais devant le Tribunal militaire. Trois heures plus tard, il est allé chercher un document dans une arrière-chambre et signa ma réforme ! Je voulais quitter la Belgique et avec Maine, nous sommes partis en France, avec l’intention de parfaire mon français”.

Nous sommes alors en 1976. Le couple part donc en Bourgogne pour bâtir une vie au grand air, loin de la ville. Maine travailla dans les champs avec des vignerons et Jean-Marie suivit une formation à la viticulture à Davayé, en Saône-et-Loire.
Il apprit rapidement suffisamment le français que pour décrocher un prêt bancaire en bluffant tout le monde. En 1979, ils achètent tous deux un premier vignoble à Vergisson. “Le vignoble à Vergisson (le Pierreclos ‘Vierge’, à Mâcon) était en réalité la seule parcelle que nous pouvions nous offrir. Le paysan voulait la vendre, car à ses yeux, elle n’avait aucune valeur. De vieux pieds de 70 ans et une pente qui empêche tout passage avec des machines, personne n’en voulait. Nous étions pauvres, ne savions rien et n’avions rien : nous avons tout dû apprendre par nous-même.”

600.000 euros dans le rouge
« Si nous n’avions pas eu 1982, nous ne serions pas ici aujourd’hui », confie Maine. « En effet, confirme Jean-Marie, les trois premières vendanges ont été une catastrophe. Par manque de moyens, nous avons dû utiliser un très vieux pressoir dont personne ne connaissait le fonctionnement au village. Puis vint 1982. Nous avons récolté 70 hl par hectare, ce qu’on n’a jamais refait depuis d’ailleurs. Mes voisins ont fait quant à eux plus de 150 hectolitres, qu’ils ont été obligés de vendre sous le manteau. Un importateur américain a découvert mes vins, et peu de temps après, vinrent les louanges de la presse. Et la roue commença à bien tourner… » « A certains moments, poursuit Maine, nous avions des dettes pour 3,5 millions de francs français (500.000 €), et cela tourne toujours aujourd’hui autour des 600.000 euros. »

« C'est alors que nous avons créé Verget, reprend Jean-Marie, et que j'ai acheté des raisins partout en Bourgogne. C'est aussi un talent, cela : expliquer avec autant de ferveur votre projet pour que la banque vous laisse emprunter ce dont vous avez besoin. J'ai réussi parce que je ne savais pas que c'était impossible ! Bon, d'accord, cette citation n’est pas de moi (rires) ».

« En 40 ans, nous avons vu beaucoup de choses changer dans le vin : le réchauffement climatique, le renforcement des règles et, ne l'oublions pas, la révolution technologique. Le changement climatique est d'autant plus problématique pour les vignerons car ils ne peuvent plus « protéger » les vignobles comme autrefois lorsqu'il n'y avait aucun frein à l'utilisation d'agents chimiques. Mais heureusement, il y a la révolution technologique.
Nous sommes mieux informés et tout se passe aussi de manière beaucoup plus propre. En Bourgogne, les viticulteurs n'avaient pas de 'Mustimeter' pour mesurer la teneur en sucre dans les raisins, tout se jouait au toucher et les raisins étaient toujours mûrs le vendredi, comme cela, la famille pouvait venir aider à vendanger le samedi…”

"Notre vin est aussi très différent bien sûr, même si nous n'avons jamais utilisé d'herbicides. Au fil du temps, je me suis mis à détester les sulfites et la "Brett" (un parfum indésirable d'étable provoqué par une levure sauvage appelée brettanomyces, ndlr). Je veux tout faire aussi hygiéniquement que possible. Dans le futur, nous devrons aussi changer le travail à la vigne. Labourer la terre pour l'aérer est devenu indispensable.
Nous laissons aussi les mauvaises herbes ou nous en semons nous-même : cela aide à garder le sol humide.

A l'avenir, nous devrons peut-être aussi planter les vignes du nord au sud plutôt que de l'ouest à l'est. Pourquoi le millésime caniculaire de 2003 fut-il si excellent pour le Clos des Lambrays (à quelques kilomètres de La Romanée Conti, l'un des vignobles bourguignons les plus réputés, ndlr) ? Parce que ses rangs sont plantés du nord au sud. Au point le plus chaud du jour, le soleil ne brûle qu'une seule vigne, chez les autres c'est une rangée entière. La dernière plantation de La Romanée Conti est également orientée nord-sud. Chaque année de récolte est tout aussi chaude que 2003. J'avais l'habitude de récolter le Chardonnay en septembre, ce sera bientôt fin juin."

Derenoncourt, comme un frère
Guffens est un as du vin blanc, sa réputation de meilleur vigneron du Mâconnais n'est plus à faire : "Si je ne suis pas le meilleur de Mâcon, alors je serais un idiot, parce que je travaille trois fois plus dur que les autres et j'y mets tout mon savoir-faire". Mais pour les vins rouges, dans son vignoble dans le sud, il se fait conseiller par
Stéphane Derenoncourt, un des trois grands œnologues de Bordeaux, avec Michel Rolland et Jean-Luc Thunevin. "Derenoncourt travaille tout à fait différemment que Michel Rolland :
il considère en effet que la Grande Œuvre du vin se fait au vignoble, et il conçoit le travail de cave comme purement technique. Nous nous entendons à merveille. Nous avons même
des préférences musicales identiques : Rory Gallagher et Tom Waits. Regardez, sur cette photo (voir page de gauche), on dirait deux frères (rires).

Vino : Comment avez-vous pu faire la différence avec vos vins blancs ?

Guffens :
“J'ai très rapidement développé ma propre méthode. Dans chaque vignoble, je récolte le raisin en plusieurs fois et je stocke chaque jus séparément. Cela signifie beaucoup de calculs pour déterminer une bonne maturité moyenne et un bon taux d'alcool moyen.
Lorsque j'ai raconté cela à Derenoncourt, il a dit que je devais être passionné et intelligent, mais aussi un peu fou, car en France, par exemple, on fait tout en une fois. Avec de si petites récoltes, on ne peut utiliser qu'une presse verticale. C'est pourquoi je ne saisis pas toujours pourquoi tant de vignerons continuent à utiliser une centrifugeuse qui mélange le bon et le moins bon dès le début. Complètement absurde."

Vino : Ils peuvent naturellement utiliser une table de tri pour séparer les mauvais grains des bons.

Guffens : “C'est exact. Des tables de tri super équipées avec un œil électronique qui commande d'éjecter les mauvais grains du reste, ou les classe par taille. Autrefois, dit Stéphane Derenoncourt, on pouvait reconnaître les grands châteaux à Bordeaux à la longueur de leurs
allées. Aujourd'hui, à la longueur de leurs tables de tri (rires). "Ce qui me fait le plus de rire, ce sont ces paresseux qui poussent en avant leur 'terroir unique’. ‘Moi je n'y suis pour rien', disent-ils, notre famille fait des grands vins ici depuis 150 ans ! ' Comme si l'individu n'était pas important dans l'histoire, quelle comédie ! Comme si le terroir était quelque chose de statique, une fontaine éternelle. Bien sûr que non. Un terroir change constamment. Les pieds de vigne vieillissent, sont remplacés, résistent peu ou prou au changement climatique, les parcelles sont traitées judicieusement ou pas. L'homme peut complètement foirer son terroir et le vin est hyper mauvais. Ce n'est pas parce que le père était un grand producteur que le fils est. Le talent est rarement transmis de père en fils ou de mère à fille. Je demande alors à ces personnes : ‘Achèteriez-vous un tableau du fils de Magritte ? Ou lire un livre du fils de Simenon ? ’ Non, non ! ? Il en va de même pour le vin."

Vino : Sur le site web de Wijnhuis Christiaens, votre plus grand importateur en Belgique, on vous décrit comme un vigneron excentrique. Vous voyez-vous comme cela ?

Guffens : "Non, je ne suis pas spécial, mais je fais tout avec un sentiment de liberté. La tendance dans le monde du vin est que "rien ne doit être loupé". Et pourquoi pas ? Si rien ne peut rater, vous obtenez alors des vins stéréotypés, alors que le vin que vous buvez doit être original, non ? Jean-François Moueix de Pétrus m'a dit : ‘Vous devriez être né un siècle plus tôt, comme mon père.’ Le vieux Moueix a juste fait ce qu'il pensait devoir être fait. Je n'avais pas d'autre option et j'ai été étonné des réactions du monde extérieur. Comme le disait Dylan Thomas, « je suis devenu plus connu que ce que je méritais. » C'est aussi un signe des temps : le monde a besoin de vedettes. Au Japon, une fille m'a demandé si elle pouvait me toucher ! (Rires). Non, je ne suis pas excentrique, c'est le monde autour de moi qui devient plus ennuyeux. "

Vino : Est-il exact que la Bourgogne vous considère encore comme un étranger, alors que vous y vivez depuis 40 ans ?

"Non, ce n'est pas exact, nous avons eu de bons contacts dès le début. Mais ils sont très jaloux. Tant que nous étions petits, il n'y avait pas de problème, mais cela a changé lorsque nous avons réussi avec Verget. Nous sommes maintenant dans le Lubéron parce que Maine en avait marre des Bourguignons : ils ne parlent que de tracteurs et du Front National. Ici, le repos absolu règne, nous ne recevons pas de clients, ni les journalistes (rires)."

Maine : “C'est ce que pense Jean-Marie. Je dirais plutôt qu'ils ne parlaient que de leurs vignes et du temps. Les Bourguignons sont des drôles de cocos. Ils ont toujours regardés de travers et maintenant que nous partons, ils nous considèrent comme des « traîtres ». Ici, dans le sud, ce n'est guère mieux : les gens font comme si vous n'existiez pas. Mais j'aime vivre ici, c'est une forme d'ermitage.” “On dirait que tous les gens intelligents sont partis pour la ville, poursuit
Guffens, la crème est partie et a été remplacée par une élite étrangère.”

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Deux piliers féminins

Jean-Marie Guffens est une icône "malgré lui". Mais s'il a développé son petit empire avec près de 70 vins exportés dans le monde, il ne l'a pas fait tout seul. Dès le début, il y a eu Maine
Heynen qui est parti en France avec lui dans les années ’70. En 1998, elle a déménagé dans le Lubéron et y organise le travail. Le vignoble est sa spécialité. Elle choisit les vendangeurs.
"Avec Jean-Marie, cela ne marcherait pas, dit-elle, il est trop dur et trop exigeant pour ces gens”.
En 1992, le couple fut rejoint par Philomène Morais, engagée pour s'occuper de l'administration de Verget. Aujourd'hui, elle s'occupe aussi de tous les contacts importants, des contrats, des stocks, des commandes. Elle gère le ‘hub’ en Bourgogne où tous les vins sont mis en bouteille. Elle est le ciment entre toutes les parties du groupe et va jouer un rôle important à présent dans la nouvelle entreprise de Bordeaux. "Je suis réputé être insupportable, mais mon succès est également dû aux personnes qui veulent travailler pour moi, pour la plupart d'entre elles depuis plus de 20 ans, et qui le font avec plaisir. C'est que je ne dois donc pas être si insupportable que cela…", conclut Jean-Marie.

L'amour pour Sauternes et Barsac
Guffens : “Maine et moi, nous buvons chaque semaine notre bouteille de Sauternes. La famille Gonet-Médeville possède à Preignac le château Gilette, un superbe vignoble d'environ quatre hectares. A mes yeux, ils font le meilleur Sauternes. Ces gens travaillent d'ailleurs avec une presse verticale comme moi, cela ne peut pas être un hasard. Si vous le goûtez, vous comprendrez pourquoi je voulais faire du vin dans cette région.

Vino : Leur vin coûte quand même 80 euros la bouteille, parfois plus.

Maine :
“Et alors ? Vous trouvez que 80 euros pour un Sauterne, c'est beaucoup d'argent ?
Les gens paient bien 160 euros pour un bête
t-shirt avec le nom de Neymar dessus, fabriqué dans un atelier de misère. Cela vaudrait-il plus la peine ?

Guffens : “A mes yeux, le problème n'est pas que les gens ne veulent plus boire de Sauternes, mais que le Sauternes n'arrive plus à séduire les gens. L'intérêt reviendra par lui-même si Sauternes s'améliore. On parle ici d'un des derniers meilleurs vins du monde et d'un grand vin de garde. C'est un défi, car vous devez être très précis si vous faites du Sauternes. Honnêtement, en-dessous de 40 euros, on ne peut pas faire de Sauternes : les frais de cueillette sont bien plus élevés qu'ailleurs et un millésime sur deux ne se déroule pas comme prévu. On ne vendange jamais plus de 15hl/ha. Aujourd'hui, c'est très bon marché, mais c'est parce que les producteurs n'en peuvent plus. Mais il n'est pas toujours bon non plus, il faut aussi le dire. Pourtant, on ne boit pas souvent un vin liquoreux aussi intense. Comme on n'ouvre qu'une bouteille de temps en temps et qu'on n'en boit maximum qu'un verre, avec cinq ou six autres personnes, ce doit donc être grandiose. Je sais que dans le Sud, je ne ferai jamais un vin blanc aussi beau qu'à Mâcon parce que le sol est moins riche, mais Barsac, c'est une autre histoire. Et j'aime les gens à Barsac. Bien sûr, ils ne savent pas ce que travailler veut dire et ils sont un peu dingues, mais au moins ils ont de la culture. "



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Déguster avec Guffens

Un des meilleurs moments de la vie de chroniqueur vin ou de caviste est celui où le vigneron vous emmène dans sa cave, saisit une pipette et vous fait goûter directement de la barrique ou de la cuve. Et c'est un moment important : le vigneron pense à la manière dont son vin évolue et est en attente de vos commentaires. Actuellement, pour l'instant, tous les vins vieillissent en barrique, certains dans des grands foudres en bois, d'autres dans des barriques plus petites.
Guffens : "Dire que l'élevage en bois améliore les vins est une fable. 'Le vin peut supporter le bois tant que cela ne lui est pas nécessaire', est une de mes citations et est écrite sur un mur de la cave de Mondavi aux Etats-Unis. Je devrais lui demander des royalties (rires). On n'arrange pas un vin maigre avec du bois qui va alors tout dominer. J'aime comparer cela aux gens qui accordent plus d'importance au cadre qu'à la peinture qui s'y trouve. Mais si vous avez un Picasso, il serait dommage de ne pas avoir de cadre magnifique. C'est pareil, seul le bon vin deviendra encore meilleur après un élevage en barriques."
Tout d'abord, nous avons dégusté un pur Chardonnay 2016 de la barrique. Le vin est puissant, très structuré et minéral. A l'aveugle, personne ne reconnaîtrait que ce vin vient du sud. “Ce Chardonnay a été qualifié par Olivier Poussier (RVF) de ‘Bâtard-Montrachet du sud’. Cela ne m'intéresse pas de faire ici du bourgogne, mais bien de dépasser le ‘petit ving blang’ pour faire du grand (bon) ‘vin blanc’.
Nous dégustons ensuite tirés d'une autre cuve, un superbe Cabernet et une belle Syrah fruitée. Pourquoi ne pas en faire des cuvées séparées ? "Je ne veux pas faire de vins de garage, explique Guffens. Dans le Lubéron, je veux faire de plus gros volumes pour faire des cuvées plus démocratiques aussi, ici. Les cuvées rouge et blanche vont porter le nom de Tinus, du nom de mon grand-père. Tinus était garde-chasse chez un baron et un jour il reçut dans le dos une balle perdue du fils du baron. Plus tard, alors que la terre était redevenue digne de ce nom, le curé, qui était des bons amis du baron, lui a lancé : "Tinus, c'est quand même bien ce que tu as pu faire de ce champ avec l'aide de Dieu.” Ce à quoi, mon grand-père a répondu : ‘Vous auriez vu ce champ si Dieu l'avait fait tout seul’…”
Ce qui nous ramène à la notion de terroir et à une question pressante : la minéralité », un mot couramment utilisé pour décrire les vins blancs de Guffens, existe-t-elle réellement ? “La minéralité dans le vin est quelque chose que l'on ne peut pas montrer, que l'on ne peut pas chiffrer en grammes par litre, commente notre vigneron. C'est comme l'amour. Tu sais que cela existe, car tu le ressens, mais tu ne peux pas le prouver.”
Plus tard dans la soirée, nous avons dégusté à l'aveugle un des ses bourgognes. "C'est bien sûr un Chardonnay, dit-il, mais de quel âge ? " Maine pensait que c'était un 2008. Ou peut-être un millésime plus mûr car le vin est concentré, gras et avec encore énormément de fruits : 2005 ? Guffens leva le mystère, c'était un vin de 1997, Guffens-Heynen Mâcon-Pierreclos ‘Le Chavigne’, 20 ans donc !
Avant qu'il ne débouche un Yquem 1989, nous avons aussi dégusté un beau Sémillon 100 %, sec, La Sémillante 2015 du Château Sigalas Rabaud de Sauternes. “Ce n'est pas mauvais, ” dit-il, avec lequel on comprend où il place la barre des vins secs à Bordeaux. Cette fois, on ne crache plus…
Dirk Rodriguez