Le Luxembourg, le petit pays des grands vins

Marc Vanel & Dirk Rodriguez Publié le - Mis à jour le

Essentielle Vino Jadis consommé surtout avec les moules ou base de sauce, le vin luxembourgeois a opéré une véritable métamorphose ces dernières années, privilégiant désormais la qualité à la quantité et en mettant ses terroirs à l’honneur. Nous sommes partis à la rencontre de ces vignerons novateurs et le résultat est bluffant.

Les coteaux du vignoble luxembourgeois s’étirent sur une bande de 42 kilomètres le long de la Moselle, face à l’Allemagne. De Schengen au sud à Wasserbilig au nord, près de 340 exploitants cultivent environ 1280 hectares de vignes, dont 90% sont plantés avec des cépages servant à élaborer des vins blancs tranquilles mais aussi des Crémants qui prennent de plus en plus d’importance, ainsi que des vins de spécialité.

Comme en Belgique, la viticulture plonge ses racines dans la seconde moitié du premier millénaire, mais son essor a surtout été lié au Royaume de Prusse, puis à l’Empire allemand. Bien que n’appartenant pas à l’Etat allemand,
le Luxembourg bénéficia de 1842 à 1919 du "Zollverein", l’union douanière et commerciale entre Etats allemands. Durant toute cette période, le Grand-Duché exporta la quasi totalité de ses vins dans les pays allemands pour y produire des "sekt", des vins mousseux. Souhaitant bénéficier de ces droits de douane avantageux, de nombreux producteurs français de champagne s’établirent également au Luxembourg afin d’y faire transiter leurs vins à moindre prix vers le géant germanique.

Avec la Première Guerre mondiale et la fin du Zollverein qui s’ensuivit en 1919, la viticulture luxembourgeoise dut se restructurer. Dans le même temps, elle dut aussi faire face à deux attaques de phylloxera (le fameux puceron qui décima les vignobles dans toute l’Europe), une première fois en 1907, puis vers 1924-25. "A quelque chose malheur est bon", dit-on : la destruction du vignoble fut en effet l’occasion de replanter de nouvelles variétés plus qualitatives que les Elbling et Rivaner traditionnels, avec des porte-greffes américains, et surtout de réorganiser l’activité. La nouvelle Union économique belgo-luxembourgeoise de 1922 ouvrit, par ailleurs, de nouveaux débouchés pour le vin.

Après la création de la première coopérative en 1921, les "Caves coopératives de Grevenmacher", une nouvelle étape importante fut la création en 1925 à Remich de la "Station viticole", communément appelée "Riefschoul", l’école de la vigne, dont l’ambition première fut d’aider les jeunes vignerons à se former au métier et de "s’occuper de toutes les questions intéressant le domaine de la viticulture" (loi du 23.7.1925). Rebaptisée "Institut viti-vinicole de Remich" en 1976, la Station continue à jouer un rôle majeur dans ce domaine, également pour certains vignobles belges et français.

De la Marque nationale à l’AOP
Le premier vignoble replanté fut celui de Primer-berg, à Stadtbredimus, en 1927. Par la suite, près de 70 à 80 hectares furent plantés chaque année le long de la Moselle jusqu’à reconstruction complète du vignoble luxembourgeois. Pour accompagner ce renouveau, en mars 1935, le Grand-Duché créa "la Marque nationale des vins luxembourgeois", une mention qui certifie l’origine et la qualité du vin, sous le contrôle de l’Etat.

Pour obtenir cette appellation contrôlée et pouvoir la mentionner sur l’étiquette, chaque producteur doit se soumettre à une série de contrôles portant sur la couleur, la limpidité, l’odeur et la saveur menés par une commission de dégustation officielle. A l’issue de ceux-ci, tout vin n’ayant pas recueilli 12 points sur 20 est rejeté. Avec 14 points, c’est un "vin classé", avec 16 un "Premier cru" et avec 18 un "Grand Premier Cru". Pendant de nombreuses années, la "Marque nationale" a surtout poursuivi deux buts : "encourager les viticulteurs à produire des vins de qualité afin d’en tirer un meilleur prix" et "permettre au consommateur de se rendre compte qu’il achète un produit de qualité".

Même si ces différents labels existent toujours, ce système d’agrément qui privilégiait "la qualité dans le verre" a été profondément modifié en 2014 par l’appellation d’origine protégée Moselle luxembourgeoise qui ne peut être accordée qu’aux vins respectant un rendement maximal de 100hl/ha (115 hl/ha pour Elbling et Rivaner").

La philosophie de l’AOP est radicalement différente de celle de la Marque nationale et privilégie le principe d’origine géographique. Une nouvelle classification des vins luxembourgeois est désormais en vigueur : outre les "Crémants" qui répondent à un cahier de charges fixé depuis 1991, on distingue les "Côtes de (…)" qui sont des vins d’entrée de gamme harmonieux. En milieu de gamme, les "Coteaux de (…) sont des vins issus de vignobles réputés des cantons de Grevenmacher (roches calcaires) ou de Remich (marnes keupériennes, avec gypses). Enfin, les "Vins de terroir" sont issus des meilleurs vignobles de la Moselle luxembourgeoise, avec des rendements plus faibles (max 75 hl/ha), une sélection manuelle et une gestion proche de la nature. Dans ce cas, l’étiquette mentionne plus spécifiquement un "lieu-dit".

Recherches scientifiques
Bénéficiant d’un climat très proche du nôtre, les vignobles luxembourgeois sont pour la plupart plantés sur des pentes très escarpées, à une altitude entre 150 et 200 mètres au-dessus du niveau de la mer. Ces paysages ont un agréable air de Champagne, de Bourgogne, ou d’Alsace. Cela exige des viticulteurs une certaine compétence et un savoir-faire qui a été fortement tiré vers le haut par de récentes innovations, notamment pour le travail au chai. Depuis une trentaine d’années aussi, les traditionnels fûts en bois ont été remplacés par des cuves en inox qui apportent plus de fraîcheur et de fruit aux vins essentiellement blancs. Outre 2 % de Crémants, le pays ne produit en effet que 10% de vins rosés et rouges, le climat ne permettant évidemment pas la maturité parfaite des cépages noirs.

Parallèlement à cela, et pour répondre aux défis climatiques, l’Institut viti-vinicole, l’Etat luxembourgeois et le Centre de recherche LIST (Luxembourg Institue of Science and Technology) ont lancé notamment deux projets de recherche pluriannuels : le projet Terroir, plus spécialement dédié à "l’influence du terroir sur la spécificité des vins de Riesling de la Moselle luxembourgeoise", et le projet Provino, qui concerne l’utilisation (et surtout la réduction) des produits phytosanitaires.

Les vins de charte
Enfin, il faut citer trois initiatives dédiées à la production de vins haut de gamme.
Domaine et Tradition, tout d’abord, label créé en 1989, dont l’objectif “est de mieux faire connaître l’originalité des vins luxembourgeois, à travers des vins de prestige” au rendement plus que limité. Décidant chaque année à l’aveugle si le vin des membres D&T peut être labellisé, les huit membres (vignerons indépendants et négociants) ont aussi créé un habillage plutôt élégant, exclusivement réservé à ces vins ayant respecté les limitations de rendements et d’une qualité supérieure. Depuis sa fondation, D&T représente l’avant-garde des vins luxembourgeois et tire la viticulture luxembourgeoise vers le haut.

La Charte Schengen Prestige rassemble sept domaines situés autour de Schengen au Grand-Duché, en France et en Allemagne. Ses membres s’engagent à ne pas produire plus de 60hl/ha et à respecter des critères stricts de qualité.
Enfin, charta.privatwënzer réunit 18 vignerons indépendants des bords de la Moselle et impose à ses membres les critères de qualité les plus sévères (jusqu’à 50% en moins de rendement). Une commission de dégustation internationale déguste les vins et décide d’attribuer ou non le label, elle peut aussi à tout moment déclasser le vignoble s’il ne correspond plus aux critères fixés dans la charte.

La production luxembourgeoise de vin s’articule aujourd’hui autour de trois pôles que l’on retrouve dans le Fonds de Solidarité viticole :
  • la coopérative Domaines Vinsmoselle (280 exploitations) produit 61% des vins, c’est le plus grand producteur au niveau national mais aussi le plus gros exportateur (surtout dans la grande distribution);
  • les six maisons de négoce élaborent 1% des vins avec des raisins propres mais aussi achetés parfois hors du Luxembourg;
  • enfin, les 50 vignerons indépendants produisent 2% des vins mais n’en exportent qu’une petite partie.
L’image du vin luxembourgeois blanc (trop) facile à boire a vécu, il est temps que le consommateur s’en rende compte. Mais pour cela, il faut aussi que les vignerons comprennent qu’ils doivent se faire connaître au-delà de leurs frontières.
Ils ont tout à gagner, notre récente dégustation le prouve à l’envi !

Le Crémant et les vins de spécialité
  • Le Crémant de Luxembourg se distingue des vins mousseux classiques par des raisins bien sains et mûrs exclusivement d’origine luxembourgeoise et parfaitement sélectionnés. Il est élaboré selon la méthode traditionnelle, avec une seconde fermentation en bouteille et un séjour de neuf mois sur lie minimum. Chaque maison choisit ses assemblages de cépages. L’appellation a fêté ses 25 ans en 2016.
  • Les Vendanges tardives (VT) : comme le nom l’indique, les raisins sont récoltés le plus tard possible, avec souvent de la pourriture noble (botrytis) comme pour le Sauternes, par exemple. Seuls l’Auxerrois, les Pinots blanc et gris, le Riesling et le Gewürztraminer peuvent être utilisés.
  • Les raisins de Pinot blanc et gris ou de Riesling permettant d’élaborer le Vin de glace ne peuvent être ramassés que par une température extérieure naturelle de -7°C. Ces vins sont plus sucrés que les VT.
  • Le Vin de paille est quant à lui élaboré avec des raisins sains, cueillis à maturité et séchés sur des grilles (autrefois de la paille) pendant plusieurs mois avant d’être pressés. Les productions sont extrêmement limitées. Issu des cépages Auxerrois, Pinot blanc et gris, et Gewürztraminer, le vin de paille est plus sucré que les "VT" et "Vin de glace".

Neuf cépages
Neuf cépages dominent le vignoble de la Moselle luxembourgeoise. L’Elbling, tout d’abord, fut l’un des premiers cultivés et servit longtemps de vin de base pour les mousseux. A l’époque du Zollverein, il occupait 90% des surfaces ! Aujourd’hui réduit à moins de 10%, il donne des vins tranquilles bas en alcool avec d’agréables arômes.
Le Rivaner est le cépage blanc le plus répandu avec 27% du vignoble, mais toutefois en régression. Il fut lui aussi longtemps "le" vin luxembourgeois par excellence, avec plus ou moins de bonheur. Donnant des vins simples mais agréables, aux notes fruitées allant, entre autres, vers le Muscat. Il est connu chez nous sous le nom de Müller-Thurgau.
Originaire de Touraine et associé en Alsace au Pinot blanc, l’Auxerrois (15%) peut donner des vins gastronomiques et d’une grande diversité, tantôt floraux, tantôt fruités. C’est un cépage original, qu’on ne trouve quasiment qu’en zones septentrionales (Alsace, Moselle allemande et luxembourgeoise) mais il a un potentiel énorme.
Les trois Pinots - blanc, gris et noir connaissent chacun des usages différents.
Le blanc pour les mousseux et le Crémant, le gris pour des vins gastronomiques, épicés et avec du corps, et le noir pour le rosé ou les rouges, mais aussi pour le Crémant, forcément rosé. Avec ou sans barrique.
Le Chardonnay, célèbre cépage tous terrains, est l’un des plus connus dans le monde. Au Luxembourg, il est planté depuis les années 80, ses vins surprennent par leur côté très droit, très minéral, des vins frais et vivaces qui se prêtent volontiers à l’élevage en barrique ou à la production du Crémant.
Deux cépages très racés pour clôturer ce rapide panorama, le Riesling (±13% du vignoble), surnommé "le roi des vins", et le Gewürztraminer. Le premier respire le sol calcaire sur lequel il est élevé, avec de belles notes minérales et des arômes complexes, et peut être vinifié sec ou plus sucré en VT et en vin de glace. Le second est un concentré d’arômes et se prête à de multiples usages, tant secs que moelleux.
D’autres cépages sont également admis dans l’appellation mais moins répandus : le Sylvaner, le Muscat Ottonel et le Gamay.


Marc Vanel & Dirk Rodriguez