Les grands vins de Castilla y León

Dirk Rodriguez Publié le - Mis à jour le

Essentielle Vino La prochaine édition du Concours mondial de Bruxelles, organisé par Vinopres, se déroulera à Valladolid, au cœur de la région espagnole de Castille-et-León. L’occasion de vous inviter à la découverte de quelques (très) grands domaines.

Pas besoin de connaître l’espagnol pour entendre “Château” dans le mot “Castilla”, et ce n’est pas par hasard, car la région s’appelait autrefois le “pays des Châteaux”. En 1469, au centre de cette région autonome, à Valladolid plus précisément, Isabelle la Catholique, future Isabelle Ire de Castille, épouse le futur Ferdinand II d’Aragon. Leur union inaugure une ère de prospérité qui culminera notamment avec les grandes expéditions de Christophe Colomb qui découvre les "Indes occidentales" au nom de la couronne de Castille.
Aujourd’hui, la capitale a été déplacée à Madrid et le nom de Castille désigne deux communautés autonomes différentes : Castille- La Manche et Castille-et-León. La première a pour capitale Tolède et compte 1,7 million d’habitants, la seconde a pour capitale Valladolid et comprend les provinces d’Ávila, de Burgos, de León, de Palencia, de Salamanque, de Ségovie, de Soria, de Valladolid et de Zamora pour une population de 2,8 millions d’âmes. C’est la région viti-vinicole la plus importante avec des appellations telles que Ribera del Duero, Rueda, Toro ou Cigales, pour ne citer que celles-là.


© ©Abadia Retuerta

Découverte du vignoble

Le mois dernier, nous avons passé quelques jours en Castille-et-León avec une délégation de sommeliers belges. A l’aéroport de Madrid, en regardant vers le nord-ouest en direction de Valladolid, on distinguait clairement de la neige au sommet des montagnes voisines alors qu'il faisait plus de 20°C depuis plusieurs jours.
En réalité, ce n’est pas étonnant, car Madrid se trouve à 650 mètres au-dessus du niveau de la mer et des journées chaudes n’impliquent pas forcément des nuits chaudes. Cela vaut encore plus pour le centre de Valladolid qui se trouve à 700 mètres d’altitude et où le climat est encore plus continental, même si nous ne sommes qu’à 250 km du Golfe de Gascogne. Les nuits de printemps peuvent y être très fraîches, voire très froides ; la plupart des vignobles possèdent d’ailleurs des turbines pour empêcher le gel des raisins.



Abadía Retuerta à Sardon de Duero
Le cycle végétatif de la vigne est souvent comparé à… la grossesse d’une femme. Le troisième mois de l’année, les bourgeons apparaissent, mais ce n’est que neuf mois plus tard, le douzième mois, que le jus termine sa fermentation malolactique. Il faut donc neuf mois pour faire du vin.
Mais dans la vallée du Duero, les vignerons voient cela d’un autre œil. Angel Anocibar (photo), œnologue enthousiaste et passionné du domaine Abadía Retuerta à Sardon de Duero, près de Valladolid, dit que même dans la vallée du Duero, on invoque chaque année les dieux de la météo : “Le cycle végétatif dure chez nous beaucoup moins qu’une grossesse. Avec les nuits froides, la vigne ne fleurit vraiment qu’au mois de mai, un peu comme chez vous dans le Nord. Après cela, on attend beaucoup de soleil avec de temps en temps un peu de pluie et des températures diurnes normales entre 25 et 35°C. En dehors de ces limites, les raisins ne mûrissent pas, principalement le Tempranillo, le Cabernet, la Syrah ou le Merlot. On n’a pas vraiment droit à l’erreur."
Abadía Retuerta est un très beau domaine autour d’un ancien monastère du 12e qui a été complètement rénové par le groupe pharmaceutique suisse Novartis. Dans un coin boisé du domaine de 700 hectares (dont ±200 ha de vignes),
Pascal Delbeck, œnologue aux racines belges, et Angel Anocibar ont retrouvé quelques pieds pré-phylloxériques. L’analyse de leur ADN a prouvé qu’il s’agissait d’une variété robuste et qualitative de Tempranillo. Ces vieux pieds ont donc été
clonés et plantés sur des porte-greffes américains et entrent aujourd’hui dans la grande cuvée du domaine. Dès le début du projet "vin" autour du monastère dans les années 90, Delbeck a eu carte blanche et a été le premier à installer dans la région son procédé breveté de vinification par gravité, sans pompage (voir photo). Abadia Retuerta a produit son premier vin en 1996 et c’est devenu un grand succès. Les vins d’entrée de gamme ont disparu ces dernières années de leur offre, car les vignes, maintenant âgées de 25 ans, sont devenues "trop bonnes". Le vin de réserve, Seleccion Especial, est à présent tant le vin d’entrée que le vin-phare du domaine.

ngel Anocibar
© Essentielle Vino


La propriété est située dans le village de Sardon de Duero, à quelques pas de grands noms tels que Finca Villacreces, Pingus ou Vega Sicilia. Mais pourquoi ces grandes maisons se situent-elles toutes dans la zone jouxtant la rivière, plus appropriée à la culture du blé ou du maïs?
Anocibar apporte une réponse simple : la vallée du Duero se déroule d’est en ouest. Du côté nord, vous avez des collines très escarpées proches de la rivière. Les vignes sont donc logiquement plantées de l’autre côté, dans des espaces plus larges, légèrement en pente, et donc plus faciles à travailler. Le secret de la réussite, mis à part les superbes terroirs de schistes et de couches plus profondes de calcaire, réside dans le fait que cette légère pente est dirigée vers le nord et donc un peu moins exposée au soleil que les coteaux de l’autre côté de la rivière où les raisins peuvent facilement griller. La maturation est donc plus lente et plus stable, avec moins de stress hydrique pendant les périodes sèches. La même recette a été adoptée par Peter Sisseck dans son célèbre domaine de Pingus, planté dans la vallée et non sur les coteaux. Mais ce n’est probablement pas un hasard car il a fait ses armes d’oenolgue à Finca Villacreces, voisin de Vega Sicilia.
Mais avec tout cela, une question brûle les lèvres : pourquoi les vins d’Abadia Retuerta sont vendus avec le statut de vin de pays (Vino de la Tierra de Castilla y León)? Tout simplement parce qu’en 1982, au moment de la création de la D.O., le bourgmestre de l’époque a oublié de déposer la candidature du village…


© © Ingimage

24e Concours mondial de Bruxelles à Valladolid
Après Valence en 2009, la nouvelle édition du CMB se déroulera pour la seconde fois en Espagne.
En vingt ans, ce concours est devenu l’un des plus importants dans le monde du vin et revendique cette année un nouveau record : plus de 9.050 échantillons ont en effet été enregistrés, en provenance de cinquante pays producteurs! Pour le directeur du CMB, Thomas Costenoble, il y a plusieurs explications à cette croissance : la globalisation du marché, une augmentation nette de la production de vin dans le monde et la stabilité de la consommation. Par ailleurs, le rayonnement du concours et la crédibilité de ses médailles sont très appréciés et estimés. Le CMB est en effet le seul Concours dans le monde à effectuer des contrôles de qualité avant mais aussi après l’événement. Parmi les cinquante pays inscrits, les plus gros sont la France, l’Espagne, l’Italie, le Portugal, le Chili, la Chine, l’Afrique du Sud,
la Bulgarie, la Suisse, la Grèce et la Slovaquie. L’Espagne, qui joue à domicile cette année, a inscrit 23 % d’échantillons de plus que l’an dernier. Mais ce n’est pas le champion de la croissance : la Chine fait encore mieux avec une croissance de 112 %. Ces échantillons seront dégustés, et éventuellement médaillés, pendant trois jours par un jury de 320 experts du monde entier du 5 au 7 mai 2017.

Vins wagnériens
Le succès de maisons telles que Vega Sicilia ou Tinto Pesquera a attiré dans la région de grands investisseurs qui n’ont pas toujours de racines dans le vin. On l’a vu avec Novartis à Sardon de Duero, c’est aussi le cas de Jose Luis Rodriguez qui a fait fortune dans les médias financiers et qui a décidé d’investir dans la robuste D.O. Toro. Robuste, car Toro est la seule aire d’appellation où les vins doivent avoir un minimum de 12,5 % d’alcool, ce que le critique et écrivain du vin anglais John Radford (décédé en 2012) a qualifié de "vins wagnériens".
Rodriguez a restauré en 2005 un ancien vignoble qui appartint au 18e siècle au Marquis de la Ensenada et l’a rebaptisé “Heredad de Urueña”, du nom du village voisin qui compte moins de 1000 habitants. Son investissement et ses premières réussites pourraient favoriser le développement prochain de cette petite ville. Avec l’œnologue chevronné Jesus Herranz, Rodriguez fit une étude approfondie des terroirs et vint à la conclusion que ceux-ci n’étaient pas idéaux pour le Tempranillo. Il a donc planté aussi très largement de la Syrah, du Merlot et du Cabernet, un choix qui l’exclut de l’appellation pour la plupart de ses vins. Mais cela ne semble pas être un problème pour Heredad de Urueña, car tous ses vins sont très favorablement accueillis et appréciés par le public, tant le monumental Moisés (DO Toro) que la collection "Fórum Etiqueta Negra" ou ses autres produits commercialisés comme vins de pays sous l’appellation "Vino de la Tierra de Castilla y León" (VTCyL).


© Vega Sicilia

Ribera del Duero et Sa Majesté Vega Sicilia
Le domaine Vega Sicilia a été créé en 1864 à 35 km environ de Valladolid par un "noble de province", Don Eloy Lecanda y Chaves, qui n’avait pas d’autre ambition que de produire son propre vin. Le domaine viticole entourait le village dont l’église et l’école font aujourd’hui parties intégrantes de la propriété. L’église était dédiée à Sainte-Cécile, ce qui, par corruption, donna naissance au nom de Vega Sicilia, "vega" indiquant une zone de végétation riche en eau.
Don Eloy planta en premier lieu des cépages bordelais, avant de passer plus tard au Tinto del País, nom local du Tempranillo. Les bonnes années, lorsqu’il trouvait que le vin était réussi, il envoyait gracieusement des caisses dans les grandes cours européennes. Il a sans le savoir inventé le concept de viralité, car de cette manière, ses vins furent renommés au plus haut niveau.
Vega Sicilia est devenu au fil du temps ni plus ni moins que le vin espagnol le plus renommé. Certes pas aussi cher, mais sans doute l’équivalent espagnol de la Romanée-Conti. Pourquoi ce vin est-il si bon? En fait, Don Eloy Lecanda y Chaves n’était pas qu’un simple propriétaire terrien, il a aussi étudié le vin à Bordeaux, mais il n’a malheureusement pas laissé d’écrits expliquant le choix de cet endroit. Peut-être a-t-il été attiré par la végétation existante qui indiquait la présence de ressources en eau dans le sol? Il avait remarqué en tout cas que le Cabernet et le Merlot donnaient de bons résultats, mais aussi que le Tinto del País, les années chaudes, donnait des résultats encore meilleurs. Aujourd’hui, Vega Sicilia est aux mains de la famille Alvarez qui a bâti sa fortune grâce son entreprise dans le secteur de la sécurité. Et croyez-nous, la maison est bien gardée…
Le domaine comporte 1000 hectares, dont 650 de forêts et de nature sauvage. Dans les caves sont élaborés trois vins : le Valbuena issu de vignes le long du Duero, Unico, et sa cuvée Unico Reserva Especial à partir des vignes entourant directement le domaine. Le Valbuena, le "plus léger" des trois est mis sur le marché cinq ans après sa récolte, mais Unico après sept ans minimum, selon le millésime. Il faut parfois attendre dix à douze ans, le 2005 vient seulement d’arriver sur notre marché. Grâce à une collaboration avec l’Association des sommeliers flamands, nous avons eu la chance de pouvoir goûter (ainsi que d’autres vins à Onésimo) ce millésime qui est certainement le meilleur Unico qu’il nous ait jamais été donné de déguster.
Par ailleurs, aussi majestueux que soient les vins de Vega Sicilia, ceux-ci n’ont jamais réussi à faire la renommée de la Ribera del Duero car le domaine était quasiment le seul dans la région à réussir cet exploit. Il faudra attendre 1986, lorsque Tinto Pesquera prouva qu’avec des méthodes modernes de vinification et un élevage en barriques plus court (introduit par son nouvel œnologue Theofilo Reyes), les plus grands vins étaient réalisables. Alors seulement on comprit le potentiel extraordinaire de la Ribera del Duero.

La jeune génération rebelle de la Ribera
Jusqu’il y a peu, la nouvelle génération de vignerons était qualifiée de "rebelle", car elle ne respectait pas les règles de l’œnologie moderne. Mais nous les découvrons de plus en plus et rien n’exclut que demain ils aient davantage d’influence que les Peter Sissecks et Theofilo Reyes d’aujourd’hui. Ils achètent partout où c’est possible de très vieilles vignes que la génération précédente considère comme trop difficiles à entretenir et travaillent le plus naturellement possible, sans toutefois se lier à un organisme de contrôle de type Demeter. Ils sont fans de la complantation (tous les cépages sont plantés en mélange, sans distinction) et, dans la cuve, ne font pas de différence entre les levures endogènes et sauvages, toute vie est la bienvenue. Ils n’éraflent pas les grappes, ou à peine, et ne filtrent pas. Ils surveillent du coin de l’œil les petits vignerons en Bourgogne mais détestent les grandes valeurs établies. Toutefois, ils n’hésitent pas à vendre cher leurs meilleurs vins et ils n’ont pas peur de jouer au gourou.
Un excellent exemple de rebelle-Ribera est Jorge Morzón. Après quelques années de service en tant qu’œnologue, il place toutes ses économies (et celle de son amie Isabel Rodero) et achète un maximum de vieilles vignes dans son village d’Aguila, un point que les GPS ignorent, et crée son “Dominio del Aguila”. Avec le temps, il finit par acheter aussi les caves historiques du village creusées dans la roche, idéales pour la maturation du vin.
Son vin a le goût du vin nature : très léger, fruité, un peu végétal, parfois carrément grandiose comme son Gran Reserva, un vin à qui même Parker a donné un score très élevé même et qui coûte près de 200 €, rebelle ou pas… Le plus important est sans doute que son exemple est contagieux et que cela remet de la vie dans des coins perdus comme Aguila !
Dirk Rodriguez