Brève

gratuitement en hommage au designer italien, mort du sida en 1994, Franco Moschino.

Pour les heureux détenteurs de billets, la fête se poursuivait alors à l'intérieur de l'hôtel de ville, un bâtiment à l'architecture néo-gothique plutôt triste, mais transformé, le temps d'une nuit, en un fantastique palais propice aux plus belles orgies baroques. La cour intérieure du bâtiment avait été aménagée en immense boîte homos, avec ses danseurs mâles et musclés juchés sur une estrade. Dans un coin, on avait érigé une chapelle, où un prêtre noir chantant des Gospels proposait d'unir `pour le temps que durerait leur amour´ tous les couples désireux d'affirmer `officiellement´ leurs sentiments mutuels.

Bal avant tout costumé, chacun avait laissé libre cours à son imagination. Pour des résultats absolument exceptionnels. Si les costumes de la cour des Habsbourg restent toujours à la mode en ce genre d'occasion, le `trend´ cette année s'est plutôt dirigé vers l'Amérique et ses GI's belliqueux ou ses tendres cow-boys. L'ironie résidant toujours dans un subtil détournement du genre, un bout de tissu arraché permettant par exemple de découvrir chez l'un un bout de torse admirablement dessiné, chez l'autre une fesse aux muscles éprouvés. Chez les femmes, le port du soutien-gorge fut rarissime, voire déplacé. Quelques voiles et froufrous suffisaient à l'habillement, voilant des seins que chacun pouvait en fait contempler à loisir. Les plus téméraires ayant même tout découvert, `habillées´ d'un simple maquillage répandu sur le torse.

Démarré en 1993 comme une petite soirée entre copains, le Life Ball a connu en dix ans une prodigieuse ascension. Dont tout le monde n'est pas forcément satisfait. `Les premières années, l'ambiance était vraiment complètement barge, se souvient Christian, un vieil habitué de la fête. Aujourd'hui, on y rencontre plein de couples hétéros bien pensants.´ Ce qui peut aussi être interprété comme un signe de succès: `Dans la très traditionnelle société autrichienne, l'homosexualité a toujours été un tabou, analyse Markus. Grâce à ce bal, et à tous les reportages télés qui en parlent, nous sommes moins considérés comme des anormaux.´

Côté parfums, une douce saveur de contestation anti-gouvernementale a baigné dimanche tout l'édifice. Bastion de l'opposition sociale démocrate, Vienne utilise depuis deux ans l'événement comme vitrine de son ouverture morale contre l'obscurantisme dénoncé chez son adversaire, la coalition que la droite conservatrice (VP) a scellée en février 2000 avec l'extrême droite de Jörg Haider (FP). `Cette fête représente non seulement une lutte contre le sida, mais aussi contre le racisme et toutes formes de discrimination´, a clamé dans un bref discours d'ouverture le maître des lieux, le maire Michael Haüpl. Dès la formation du gouvernement, Gery Kesler avait décrété persona non grata à son bal l'ensemble de la nouvelle équipe ministérielle, chancelier compris. Une position courageuse, même si elle avait été dictée surtout par la crainte de voir la plupart des stars internationales se désister brusquement, le boycott contre l'Autriche de Haider ayant toujours été plus radical à l'étranger que dans le pays même.

`Ce n'en est pas moins très important, précise Kurt Krickler, secrétaire général de Hosi, la principale association gays et lesbiennes d'Autriche. Car ce bal a en fait deux fonctions: rassembler de l'argent contre le sida, mais aussi éduquer la population à plus de tolérance envers les victimes du virus qui, en Autriche tout au moins, sont en majorité homosexuelles.´ Or, ajoute ce militant lui-même séropositif, `s'il est un parti profondément homophobe, c'est bien l'VP, le parti chrétien social du chancelier Wolfgang Schüssel. Sur ce sujet, ils sont même pires que le FP!´

Malgré un mouvement de protestation en pleine ampleur, ces deux partis refusent de changer une virgule à une législation clairement discriminatoire envers les coupes gays, et qui fait de l'Autriche le pays le plus rétrograde d'Europe sur cette question. De quoi s'agit-il? Alors que la loi place la minorité sexuelle à 14 ans pour les relations hétérosexuelles et lesbiennes, celle-ci est élevée à 18 ans pour les rapports entre hommes. `On aboutit à la situation absurde qu'un couple masculin dont l'un a 15 ans et l'autre 17 ans peut librement faire l'amour, alors que deux années plus tard, leur relation devient soudain illégale!´

Depuis des années, l'avocat Helmut Graupner se bat devant les tribunaux de son pays pour chaque nouveau cas d'homosexuels piégés par ce `paragraphe 209´ du code pénal concernant l'âge de la majorité sexuelle. Avec des peines pouvant atteindre cinq années d'emprisonnement. `Actuellement, six personnes se trouvent en prison pour avoir couché avec un homme de moins de 18 ans, pourtant consentant. J'ai porté tous ces cas devant la Cour européenne des droits de l'homme à Strasbourg, qui, comme elle l'a fait dans un cas semblable en Grande-Bretagne, me donnera certainement raison. Mais le traitement des dossiers y est très long. Les nôtres ne seront traités au plus tôt qu'en 2003.´ D'ici là, le paragraphe 209 risque de faire d'autres victimes. D'autant plus que depuis deux ans, les jugements se sont faits plus sévères. `Les juges, à dominance conservatrice en Autriche, sentent le vent venir en faveur de l'abolition du paragraphe 209, analyse Graupner. Ils profitent des derniers moments qu'il leur reste pour exercer leur pouvoir le plus durement possible.´ Et personne, au gouvernement, ne songe à les en blâmer.

© La Libre Belgique 2001