Monsieur Dico

PAR JACQUES MERCIER

Les mots s'en vont...

Lors de mes congés, j'ai emporté le savoureux «Bruxellois en septante leçons» de Georges Lebouc (Labor). Je ne l'ai pas regretté. Rien que pour le mot «architecte» ! Je vous livre un large extrait de l'avant-propos, où l'on découvre un texte écrit en 1910 par Curtio dans «Zievereer, krott et Cie. Architek : Baedeker de physiologie bruxelloise» : «Les mots s'en vont comme les choses, comme les hommes. Nos petits neveux ne sauront plus la quantité énorme d'injures que recelait encore le mot «architek» en 1910. Est-ce que nous nous souvenons encore, nous autres, de la Senne charriant à ciel ouvert ses eaux grasses sur un lit de détritus, entre les berges où le limon noir alternait avec les murailles de briques roses des brasseries, les clôtures croulantes et les «gloriettes» des jardins? Est-ce que nous nous souvenons encore des ponts en dos d'âne, des ruelles pavées de cailloux avec la rigole centrale où s'opalisait l'eau squameuse des lessives, du grouillement des marmots vêtus de pitoyables défroques, coiffés avec un clou, mouchés avec un papier et lavés d'un «rameling», courant, chantant, se disputant. Pleurant, culbutant, piaillant parmi les poules qui picoraient dans les cours des débits de «vins et spiritueux» ?»

Ce qui est remarquable, outre la nostalgie et la comparaison entre la vie qui passe et la fin des mots, c'est la beauté de la langue de l'auteur (opaliser, squameuse...). Avons-nous, avec les mots, perdu le style? Et «Architek» ? L'injure date de la démolition du quartier des Marolliens, et des expropriations qui la précédèrent, pour faire place à la construction du Palais de Justice.

© La Libre Belgique 2003