Vague à l'homme

Le masculinisme redessine les contours de l'homme. Tout en excès, comme certains discoursquébécois, ou tout en mesure et sensibilité, à l'européenne. Dans les deux cas, l'homme est en mutation.

AMANDINE MAZIERS

ÉVOCATION

Signe des temps, peut-être. Alors que Juvet scandait son «Où sont les femmes?», en 1977, c'est au tour de Patricia Kaas de renverser la situation. Elle tonne, tout nombril dehors, un «Où sont les hommes?» féminin, pas forcément féministe. Avec, tout de même, le symbole féminin esquissé sur le ventre et sur la pochette de son disque. Où sont les hommes, donc? Pas de réponses dans la chanson, juste des interrogations. N'empêche, le sujet est analysé par tripotée de sociologues, psychologues et autres habitués des romans psy. «Où sont les hommes?», d'ailleurs, c'est la question posée par un jeune homme dans l'un des documentaires de Robert Bly, poète américain, chercheur jungien, et initiateur des mouvements masculinistes aux Etats-Unis.

Derrière le point d'interrogation, un constat: l'homme est submergé sous tous les rôles. Mari, père, fils, confident, businessman. On lui a longtemps interdit de pleurer, pour aujourd'hui le sommer de se confier et de se laisser aller aux sentiments. Les préceptes de la mère ne sont pas les revendications de l'épouse. A l'homme de jongler entre tout cela. Symbole de ce mal-être: les nouveaux magazines pour hommes jouent la carte du rassurant. Ils sont pratiques, répondent aux questions les plus intimes, conseillent côté performances sexuelles ou séduction, mais livrent aussi recettes de cuisine et ficelles pour le boulot. A l'opposé des premiers magazines, qui s'adressaient à un homme viril, bien dans ses baskets (ou supposé l'être) et adepte des belles mécaniques. Ici, on rassure et on encourage.

FEMINAZISME

Les discours féministes ont fait éclater l'image traditionnelle de l'homme. Mais aussi accentué les stéréotypes. La situation est d'autant plus marquée au Québec que le féminisme y est virulent. En 1989, quatorze jeunes femmes ont été assassinées à l'école Polytechnique de Montréal. Du seul fait d'être femmes. Ce qui pourrait passer comme acte de fou est sans cesse remis sur la table sur les sites féministes du pays: «Il semble, en tout cas, que la sympathie envers le criminel Marc Lépine n'ait pas diminué dans certains milieux masculins», affirme-t-on sur l'un d'entre eux. Si on a du mal à citer, aujourd'hui, une féministe en Belgique ou en France - mis à part les Chiennes de Garde - le féminisme québécois est bien plus installé. Conseil du statut de la femme ou quotas d'emplois féminins ont fait grincer bien des dents, y compris celles des femmes. Et si beaucoup d'hommes se réjouissent de certaines avancées, un contre-mouvement est né ces dernières années. Des mouvements masculinistes extrémistes affirment que les féministes sont partout, qu'elles s'accaparent tous les pouvoirs. Ils parlent même de «féminazisme». Arguments de ces discours: les filles réussissent mieux à l'école que les garçons, les hommes se suicident plus que les femmes, la prescription de Ritalin a été multipliée par dix chez les garçons hyperactifs, 72 à 92pc des enfants du divorce sont sous la garde exclusive de la mère. Le tout invariablement expliqué par l'émancipation des femmes.

De fait, ces associations sont souvent nées pour la défense des droits des pères divorcés. Et le discours qu'elles véhiculent est d'abord le fruit d'une situation individuelle. « Le mouvement féministe était social, explique le sociologue Michel Dorais, alors que le mouvement masculiniste part d'une situation personnelle, un désarroi». L'association belge Mouvement pour l'égalité parentale (MEP) est née de la même idée: défendre les pères. Et elle avoue avec humour, sur ses pages Internet, que son premier nom était le Mouvement pour la défense du sexe masculin, « mais très vite le bon sens a repris le dessus ». Chez d'autres, le bon sens a eu plus de mal à s'imposer. C'est le cas de L'Après-Rupture, l'une des associations masculinistes québécoises les plus virulentes. Son directeur, Gilbert Claes, n'hésite pas à véhiculer un discours anti-féministe au ras des pâquerettes, à coup de clichés grossiers: « Eh bien oui, je crois que le discours masculiniste, comme vous dites, a sa place. Que ça vous plaise ou non, nous sommes des victimes aujourd'hui. Mais celles qui sont à la tête des institutions féminines s'en fichent complétement. Elles, leur paradis n'est formé que de femmes et de filles clonées avec leurs poils de vulve ».

DES HOMMES, DES VRAIS

Du coup, les échanges entre les plus virulents des masculinistes et des féministes se résument presqu'exclusivement à des études pour démonter les théories et les chiffres du camp adverse. Dans cette même logique à un sens, l'école secondaire de La Ruche, à Magog, au Québec, veut organiser une journée non-mixte, exclusivement réservée aux garçons. But du jeu? Contrecarrer l'échec scolaire des garçons en leur montrant des métiers d'hommes, des vrais: policiers, pompiers ou militaires à grands renforts de démonstration de pelleteuse et compagnie.

Sans tomber dans ces excès plutôt risibles, force est de constater que les groupes masculins se développent des deux côtés de l'Atlantique. Pas une nouveauté puisque la plupart ont une petite dizaine d'années, et que des associations d'hommes s'étaient déjà créées dans les années 1970, après l'émergence du féminisme. La plupart réunissaient des hommes d'extrême-gauche, et leur projet était implicitement anti-sexiste. Ainsi la revue associative française «Pas rôle d'hommes» s'affichait-elle « contre la virilité obligatoire » et insistait sur les alternatives aux archétypes masculins. Alternatives bel et bien remises en cause dans les années 1980 avec le modèle d'un homme fort, entre le business bien trempé de Donald Tramp et les muscles bien huilés de Schwarzenegger. En prime, les femmes ont conquis (presque) tous les domaines qui leur étaient réservés.

Du football jusqu'à l'usine, les hommes s'interrogent à nouveau sur leur identité. Ribambelle d'associations refleurissent donc. Ainsi qu'une flopée de sites Internet bien masculins - et québécois - comme garscontent. com ou entregars. com. Argument du fondateur de ce dernier, Michel Thibeault: « (les hommes) en sont maintenant à devoir «tout devenir» pour satisfaire les exigences de la société actuelle. Et plusieurs trébuchent en essayant de garder un rythme qui ne pourra jamais être réaliste pour eux. Par exemple, un homme qui affirme ne pas vouloir apprendre à cuisiner est très mal perçu, alors qu'il ne fait qu'exprimer qu'il s'agit d'un aspect de la vie quotidienne qu'il ne maîtrise pas. Entendons-nous bien, un homme qui, systématiquement, rejette tout ce qui lui semble «domestique» est un pauvre type accroché au passé. En somme, démontrer qu'être un «vrai gars» avec tout le côté «macho» que ça comporte peut s'exprimer de façon respectueuse, intelligente et constructive ».

Tous les groupes ont au moins un point commun: la volonté d'explorer d'autres aires de la masculinité. Ni homme viril et rien d'autre, ni homme à tout faire. Chez les Homme Etc (HEtc), version française du Mankind Project, ont veut déterrer l'homme sauvage. Le Mankind Project? Une association créée en 1982, aux Etats-Unis, après une conférence de Robert Bly. But du jeu, des week-ends sylvestres entre hommes appelés AING, comme Aventure initatique des nouveaux guerriers, pour que les hommes « (vivent) une vie d'intégrité, de responsabilité et de contact avec leurs émotions et (retrouvent) l'essence de leur énergie masculine ». Aux Etats-Unis, vingt-trois centres sont affiliés au Mankind Project, des groupes émergent en France et en Suisse, mais aussi en Nouvelle Zélande, en Australie, en Israël ou en Inde. Au total, plus de 20000 personnes auraient suivi ce séminaire depuis 1985. De ces week-ends, on ne saura pas grand-chose car, comme le dit l'un des membres de l'association, Christophe Depierre, «une initiation est par définition secrète». Certes. Quelques indices tout de même: « Un rite initiatique est composé de trois temps: séparation au monde, initiation, retour au monde. Nous travaillons aux niveaux physique, mental et émotionnel pour apprendre à dépasser tous nos blocages. Nous reprenons quelques rites amérindiens par exemple, pour retrouver le contact avec la nature ». Constat du membre de HEtc: « Il y a une centaine d'années, le passage du garçon à l'homme était l'objet d'un rite. Tout cela a disparu avec l'industrialisation, l'éducation. Interdit aux hommes de pleurer? Nous revendiquons au contraire le côté émotionnel. C'est aussi masculin ».

L'INTÉRIORITÉ DE L'HOMME, PAS SON L'IDENTITÉ

D'autres groupes, comme le RHB - Réseau Hommes Belgique - mettent l'accent sur la réflexion. Plutôt dans la lignée du développement personnel donc, avec des groupes de parole. Lancé en 1992, par le psychologue québécois Guy Corneau, inspiré par Robert Bly, le mouvement est initié en Belgique en 1995, par Pol Marchandise, également psychologue. « Le but du RHB est de créer des contextes favorables à l'éclosion d'une façon plus épanouïe d'être homme », dixit le fameux Guy Corneau, également auteur d'ouvrages à succès sur les thèmes de l'homme et du couple. Jean-Marc Comhaire, 52 ans, est coordinateur du RHB. Il explique que « ce mouvement n'est pas du tout sexiste. Il est centré sur l'intériorité de l'homme, et non son identité. Les hommes ont des questions d'hommes. Ils sont amenés à développer leur sensibilité, dans un contexte bien précis, pour y répondre eux-mêmes ». Constat du coordinateur, la plupart des trois cents inscrits, sur toute la Belgique francophone, ont entre 40 et 55 ans. « C'est la crise de la quarantaine. On se retourne et se demande quel père on aurait voulu avoir, quel père on aurait voulu être. Après un divorce, j'ai lâché mon cabinet d'architectes, et me suis retrouvé en tête-à-tête avec mon fils pendant sept ans. Quel bonheur! Je ne regrette rien ». Jean-Marc Comhaire parle d'association d'hommes en chemin. « On pense que la vie c'est peut-être quelque chose d'autre que ce qu'on a vécu auparavant ». Et de remettre en cause, à demi-mot, le rôle de pourvoyeur de fonds de ces maris. Sans remettre en cause la place essentielle de la femme dans le couple. On y prenant soin même. Ce sont les femmes qui incitent souvent les hommes à s'incrire au RHB. Et ils le leur rendent bien: leurs week-ends de réflexion se terminent toujours le dimanche après-midi, histoire de pouvoir encore partager l'expérience avec sa famille.

Au final, le masculinisme -hors de son expression extrémiste - se retrouve sans doute dans cette idée d'un homme tel qu'il est. Dans sa nature profonde. Pas le profil caricatural d'un homme efféminé, ou d'un métrosexuel comme nous l'inventent les catégories marketing. Pas l'envie, non plus, d'un homme brut de décoffrage. Pas un homme qui manque de sensibilité et d'intériorité, mais un homme qui apprend, et a sa manière à lui, de les exprimer et les communiquer.

Réseau Hommes Belgique. Tél.: 0497.29.75.68 www. rhb. be

Homme Etc. Prochains week-ends initiatiques en mars et en octobre. http://france.mkp.org/

© La Libre Belgique 2004