Sabine et Laetitia, la fin d'un cauchemar

ANNICK HOVINE

RÉCIT

Mardi 28 mai 1996. Julie et Mélissa ont disparu depuis 11 mois; An et Eefje n'ont plus donné signe de vie depuis 9 mois. Ce matin-là, comme à son habitude, Sabine Dardenne, 12 ans et demi, quitte le domicile familial vers 7h20 pour se rendre à vélo au collège de Kain. Elle porte son cartable sur le dos; son sac de piscine est attaché par un élastique au porte-bagages. Elle n'arrivera jamais à l'école... En fin de journée, les parents Dardenne s'inquiètent de ne pas voir rentrer leur fille. Ils téléphonent au collège: l'adolescente ne s'y est pas présentée. La gendarmerie est prévenue vers 20 heures. Dès le lendemain, l'asbl «Marc et Corine» diffuse plusieurs centaines d'affiches dans la région. Des battues sont organisées, hélicoptère à l'appui. Sans résultats. Sabine reste introuvable.

Vendredi 9 août 1996, Bertrix. Laetitia Delhez, 14 ans, quitte la piscine communale vers 20h45. Elle porte un short et une blouse de couleur bleue, avec des fleurs blanches, et des baskets. Elle remonte la rue du Culot en direction de la Grand-Place. Insouciante. A un moment, elle arrive à hauteur d'une camionnette blanche. Assis au volant, «un homme au teint basané, qui doit avoir un peu plus de 30 ans» - Michel Lelièvre -, lui demande ce qui se passe ce soir-là à Bertrix. «Ce sont les 24 heures de mobylettes», explique Laetitia. L'homme fait mine de ne pas comprendre. L'adolescente répète sa réponse. A ce moment, un autre individu - Marc Dutroux - arrive par derrière, saisit l'adolescente par la gorge, la soulève de terre et la couche dans la camionnette. Quelques heures plus tard, la maman de Laetitia prévient la police: sa fille n'est pas rentrée. Le lendemain, l'asbl «Marc et Corine» entre à nouveau en scène: campagne d'affichage, battues... Une technique hélas! éprouvée: en un an, c'est la quatrième fois qu'elle doit intervenir pour des disparitions de mineurs. La Belgique serait-elle devenue le pays où les enfants s'évaporent?

Cette fois-ci, la justice prend l'affaire immédiatement au sérieux. Le procureur du Roi de Neufchâteau, Michel Bourlet, se rend sur place dès qu'il est prévenu, le samedi 10 août à 9 heures; le dossier est très vite mis à l'instruction chez le juge Jean-Marc Connerotte. Le lundi 12 août, les enquêteurs récoltent deux témoignages qui se révéleront capitaux. Soeur Etienne, du home Saint-Charles, situé en face de la piscine, explique qu'elle a vu, à deux reprises, «une camionnette qui faisait un bruit épouvantable et fumait beaucoup». Vers 20h40, le fameux vendredi, ce véhicule était garé partiellement sur le trottoir, en direction du bas de la rue. Sur base de ce témoignage, les riverains de la piscine sont réinterrogés. Un jeune homme de 23 ans se souvient d'une camionnette Renault Trafic qui lui paraissait douteuse et dont il a partiellement mémorisé la plaque, «qui débute par les lettres FRR». Ces renseignements sont directement envoyés au Bureau central de recherche de la gendarmerie avec demande d'extraction des Renault correspondantes. Sur les 77 véhicules concernés, un seul est de type Trafic; son titulaire est un certain Marc Dutroux, de Charleroi, déjà condamné pour graves faits de moeurs.

Le lendemain, 13 août, les demeures et hangars appartenant à l'intéressé sont mis sous surveillance. Marc Dutroux est interpellé, tout comme sa femme, Michelle Martin, et Michel Lelièvre, un de leurs locataires. Dutroux fait celui qui ne comprend pas et balade les enquêteurs. Il est cuisiné pendant des heures. Une autre équipe s'occupe de Michel Lelièvre, qui finit par craquer et avouer sa participation à l'enlèvement. Laetitia se trouverait à Marcinelle, au domicile de Marc Dutroux.

Jeudi 15 août, le juge et le procureur décident de confronter le trio. A 15 heures, Dutroux lâche: «Je vais vous donner deux filles...» Interloqués, les enquêteurs l'entendent avouer qu'il est aussi responsable de l'enlèvement et de la séquestration de Sabine, disparue deux mois et demi plus tôt à Kain!

Marc Dutroux est alors emmené à Marcinelle, encadré par trois gendarmes de la BSR de Marche-en-Famenne, en civil. Ils arrivent sur place à 18h25. Dutroux leur signale d'emblée que les filles sont dans une cache dissimulée dans la cave. Devant les enquêteurs éberlués, il déblaie une étagère fixée au mur, avant de faire basculer la porte d'une ancienne citerne à eau de pluie transformée en cachot. A l'intérieur, deux filles se terrent dans un coin, visiblement paniquées. Elles ne croient pas que les hommes qu'elles ont en face d'elles sont des gendarmes en civil. Marc Dutroux leur lance: «Vous pouvez venir.» Réponse des petites: «Non, il y en a d'autres avec vous.» Dutroux leur dit qu'il s'agit de gendarmes en civil. Les intéressés confirment. Après une longue hésitation, les deux captives se décident à sortir. Sabine répète sans cesse: «C'est vrai, je vais revoir maman.» Elle récupère un sac de vêtements dans la cache, le remet aux gendarmes en disant: «Merci, merci, messieurs.» S'adressant à Dutroux: «Merci aussi à vous, monsieur.» Elle lui demande de pouvoir emporter ses crayons de couleur; Laetitia veut reprendre le flacon de parfum qui se trouve sur l'étagère. Dutroux dit oui. Elles sortent de la cache. En passant devant leur geôlier, elles lui donnent chacune un baiser sur la joue. Avant de se jeter dans les bras des enquêteurs. Pour Sabine et Laetitia, l'affreux cauchemar prend fin. Dans les heures et les jours qui suivent, elles livreront aux enquêteurs des déclarations circonstanciées sur les agissements du prédateur.

Dutroux et Lelièvre avaient procédé à des repérages pour choisir leurs deux dernières victimes. Le jeudi qui précède l'enlèvement de Sabine, ils ont ainsi tourné toute la soirée dans la région de Kain «pour trouver une fille», avant de passer la nuit à bord du mobilhome Renault Trafic le long du cours d'eau à Tournai. Ils maraudent encore aux alentours, sans «succès». Au cours du week-end, Dutroux raconte à Lelièvre qu'il est retourné à Kain et qu'il a repéré une fille - Sabine - qu'il a suivie jusqu'à son domicile. Le lundi 27 mai 1996, Dutroux et Lelièvre passent la nuit à Marcinelle. Le réveil est réglé sur 5h30. Lever, déjeuner rapide. Dutroux charge dans sa camionnette le coffre métallique qui servira à transporter Sabine. Autoroute Charleroi-Tournai, puis direction Kain. Marc Dutroux se dirige directement vers la rue Montgomery et se gare. Lelièvre se met au volant; Dutroux passe à l'arrière. Le guet commence. Quand Sabine arrive à hauteur de la porte latérale, Dutroux la happe. Lelièvre met pied à terre pour embarquer le vélo, puis démarre. Entre 8h30 et 8h45, ils sont de retour à Marcinelle...

Avant le rapt de Laetitia, les deux complices font également une reconnaissance des lieux. Dans les jours qui précèdent, ils sillonnent les Ardennes: Beauraing, Vonêche, Bouillon, Vresse, Bohan et, enfin, Bertrix. Ils se garent à proximité du complexe sportif, poussent jusqu'à la piscine, endroit qu'ils jugent «comme étant assez intéressant». Ils décident d'y retourner. Le vendredi 9 août, ils quittent Marcinelle vers 14 heures à bord de la Renault Trafic. A Gedinne, la camionnette tombe en panne, quelques dizaines de mètres après le passage à niveau; elle est dépannée par un garagiste Toyota. Initialement, Dutroux aurait encore voulu patrouiller dans la région, mais le problème du démarreur leur a fait perdre 3 ou 4 heures. Ils se rendent directement à la piscine de Bertrix, où ils étaient en repérage deux jours plus tôt. On connaît la suite: Laetitia est enlevée et conduite à Marcinelle.

«Lorsque l'homme m'a mise dans la camionnette, la porte coulissante était ouverte. Il m'a de suite couchée sur la banquette», raconte Laetitia aux enquêteurs. Elle ne connaissait pas encore le nom de Marc Dutroux. «J'ai de suite demandé à l'homme s'il allait me faire mal. Je ne pleurais pas. Je tremblais. J'avais froid. (...) Il m'a mis un essuie rose sur moi.» L'adolescente explique aussi qu'il y avait un problème avec le véhicule: «Nous étions secoués. Il y avait beaucoup de bruit.» Très vite, Dutroux sortira de sa poche un flacon brun - du Haldol. A deux reprises, il aspire du produit avec le compte-gouttes et le met dans la bouche de Laetitia. Qui recrache tout sur le matelas, à l'insu de Dutroux. Celui-ci prend encore une tablette de médicaments de sa poche et enlève 5 pilules rondes et blanches - du Rohypnol. Il lui tend aussi une canette de limonade, dans laquelle elle recrache le tout. Ça mousse fort. Dutroux boit le contenu et se rend compte qu'il a avalé les produits. «T'es une petite maline», lance-t-il à Laetitia. Avant de la forcer à ingurgiter, un à un, sept nouveaux cachets. Il lui donne une nouvelle dose de Haldol. Laetitia finit par s'endormir. «Jusqu'au lendemain, je ne me souviens plus de rien.»

Deux mois et demi plus tôt, la petite Sabine avait vécu le même scénario. Dans le mobilhome, Marc Dutroux lui met «immédiatement» plusieurs cachets blancs dans la bouche. «Comme je ne dormais pas, il m'a redonné trois ou quatre cachets et m'a fait boire des gouttes avec un compte-gouttes. J'étais étourdie et je pense avoir dormi quelque temps.» La camionnette roule toujours quand Dutroux ordonne à la petite d'entrer dans un coffre en fer bleu rouillé. «Je m'y suis mise, j'étais toute «croquée». (...) Je n'aurais pas pu rester longtemps dans cette position. J'ai senti qu'on bougeait le coffre. Ça secouait dans tous les sens. On a ouvert le coffre et j'ai vu que j'étais dans une pièce.» Le rez-de-chaussée de la maison de Marcinelle.

L'enfant est d'abord attachée, nue, avec une chaîne au cou (!), au lit superposé dans la chambre du premier étage. Dutroux lui jette une couverture et lui dit de dormir. Il place un seau au pied du lit. Le troisième jour, un homme - il s'agit de Michel Lelièvre - entre dans la chambre et explique à Dutroux que «ni les parents de Sabine, ni la police ne veulent payer la rançon» et que «le chef a dit de la liquider». C'est le début du scénario diabolique imaginé par Dutroux pour conditionner sa victime, la mettre sous sa coupe et se présenter comme son protecteur. «Dutroux m'a dit que je pouvais choisir: ou vivre ou mourir. Bien entendu, j'ai évidemment choisi que je voulais vivre», confiera la fillette aux gendarmes. Dutroux annonce alors: «Je vais te conduire où le chef ne te trouvera pas.» Il l'emmène alors dans la sinistre cache dans la cave, que Sabine appellera «le trou». Cela se passe le 8 juin 1996, 10 jours après l'enlèvement.

Commence la longue séquestration dans la cache. L'enfant y tient chaque jour un agenda précis. Elle écrit aussi de longues lettres à ses proches, que Dutroux fera semblant de leur envoyer. La radio qui gueule en haut lui permet d'être certaine de son calendrier. A côté de chaque jour passé dans le cachot, elle marque une croix. Parfois, elle note un «P» (de «parti») en regard d'une date - quand elle ne voit pas Dutroux de la journée. «Quand il partait, j'avais du lait à boire mais il tournait vite. J'avais de l'eau et des boîtes de conserves (petits pois et carottes, saucisses, corned-beef et ravioli), mais tout cela était froid.» «R» signifiait son retour. Quand Dutroux est présent à Marcinelle, il vient chercher l'enfant dans «le trou». «Pratiquement tous les jours, quand il était là, il m'ennuyait.» A trois dates, Sabine a mis des étoiles, parce qu'alors «il m'embêtait et qu'il me faisait très mal». Quand la petite crie pendant ses immondes agissements, Dutroux la fait taire d'une menace: le prétendu chef pourrait l'entendre. L'abjection extrême.

Un jour - le 9 août 1996 -, Dutroux vient lui annoncer qu'il lui a ramené une copine. «Il m'a montré Laetitia qui dormait dans le lit superposé. Elle était attachée avec la chaîne, mais par un pied.» La jeune Bertrigeoise, abrutie par les médicaments, passe trois jours à l'étage de la maison de Marcinelle. Au cours desquels Dutroux lui annonce une «mauvaise nouvelle» : «Tes parents ne veulent pas payer la rançon.» Il conditionne la grande, comme il a manipulé la petite.

Le 12 août 1996, il les présente l'une à l'autre. Laetitia demande à Sabine depuis combien de temps elle est là. «Deux mois et quatorze jours», répond-elle très précisément. Laetitia lui demande encore si elle a une chance de revoir ses parents. «Ouf, une chance sur mille», soupire l'enfant. Les deux filles sont alors conduites dans la cache. Sabine raconte à Laetitia les sévices que Dutroux lui fait subir. Quand le pervers oblige l'adolescente de Bertrix à monter à l'étage, elle sait ce qui l'attend.

Marc Dutroux sera arrêté dans l'après-midi du 13 août 1996, ses deux dernières victimes libérées deux jours plus tard. Vivantes, mais forcément marquées à vie.

Après 6 jours d'enfer, Laetitia Delhez a retrouvé les bras de sa maman.

© La Libre Belgique 2004