Le monde judiciaire est sans pitié

Le monde judiciaire est en effervescence depuis qu'Anne-Marie Lizin s'est adressée, comme on le sait, à la présidente de la cour d'appel de Liège. Nous avons contacté au cours du week-end plusieurs magistrats du siège qui nous ont tous dit n'avoir jamais subi le commencement d'une pression comparable à celle qu'a eue à affronter MmeEliane Fumal.

Jean-Claude Matgen

Le monde judiciaire est en effervescence depuis qu'Anne-Marie Lizin s'est adressée, comme on le sait, à la présidente de la cour d'appel de Liège. Nous avons contacté au cours du week-end plusieurs magistrats du siège qui nous ont tous dit n'avoir jamais subi le commencement d'une pression comparable à celle qu'a eue à affronter MmeEliane Fumal.

La réaction de cette dernière est unanimement appréciée par ses collègues. Tous estiment qu'elle a eu parfaitement raison de dénoncer la situation à sa hiérarchie et de joindre la pièce au dossier.

Selon plusieurs professionnels de la Justice qui connaissent peu ou prou MmeLizin, celle-ci aurait maladroitement succombé à sa «vocation politique» consistant à vouloir aider à tout prix ses administrés et, le cas échéant, à s'attirer leur sympathie et leur voix aux élections.

L'association syndicale des magistrats (ASM) a réagi de façon très sèche à ce qu'elle considère comme une intrusion de l'exécutif dans le fonctionnement du judiciaire, au mépris le plus grand du principe de la séparation des pouvoirs.

Une double erreur

Pour son président, Jean-Marie Quairiat, non seulement la présidente du Sénat a commis une regrettable erreur en adressant une lettre au domicile privé de la magistrate MmeEliane Fumal mais, en outre, elle a tort de vouloir minimiser la portée réelle de sa démarche, en considérant qu'il ne s'agissait somme toute que d'une petite erreur et que le procédé employé est habituel, alors que tout dit le contraire.

Jean-Marie Quairiat, au nom de l'ASM, exige qu'un débat s'ouvre sur la responsabilité prise en l'occurrence par une dirigeante politique qui exerce d'éminentes fonctions, comme bourgmestre de Huy et plus encore comme présidente du Sénat. Ses «mauvaises excuses» sont largement insuffisantes, observe l'ASM, car que le dossier en cause soit important ou non n'enlève rien à la gravité de l'erreur de jugement.

Quand on lui fait remarquer qu'il n'est pas rare que les justiciables s'adressent au parquet et parfois même au magistrat instructeur ou au juge du siège, M. Quairiat a la réaction suivante: «Rien n'empêche quiconque d'écrire au parquet, mais le juge du siège ne peut être alerté qu'à l'audience, dans le cadre de la procédure contradictoire, ce qui n'est pas le cas ici.»

Une réaction, svp

Le président de l'ASM veut bien admettre que certains citoyens, ignorants des subtilités de la procédure, croient pouvoir se plaindre auprès d'un juge du sort qui est réservé à leur cousin ou leur voisin, mais voir la présidente du Sénat user de la même technique, qui plus est en adressant son courrier au domicile privé de la magistrate objet de sa prose (qu'elle aurait de surcroît tutoyé) lui paraît inadmissible. C'est pourquoi il attend du politique une réaction «claire et nette».

Tout le monde s'étonne, par ailleurs, mais de façon plus anecdotique, de la naïveté de MmeLizin. «Croire qu'elle aurait pu emporter la sympathie de la juge en tentant de défendre sa concitoyenne de façon aussi maladroite est une erreur», nous ont confié plusieurs magistrats. «Ce type de démarche est contre-productif car il aboutit presque toujours à braquer celui qui en est l'objet, au détriment de celui ou celle à qui il est censé profiter.»

Le président du Conseil supérieur de la Justice, par ailleurs avocat général près la Cour de cassation, Xavier De Riemaecker, nous a lui aussi déclaré que MmeLizin avait commis une grave erreur en s'adressant comme elle l'a fait à un magistrat. «Il y avait, dit-il, d'autres moyens de faire connaître à la Justice les doléances ou les arguments de la personne que Mme Lizin cherchait à aider. Elle a choisi la plus mauvaises des voies. On ne peut cautionner ce genre d'attitude», conclut-il.

Bref, le monde judiciaire, s'il considère généralement qu'Anne-Marie Lizin a commis davantage une erreur de jugement qu'une faute délibérée estime qu'on ne peut en rester là et que la classe politique doit d'autant plus se prononcer sur ce dérapage que l'intéressée et son parti semblent, à tort, le considérer comme anecdotique.

© La Libre Belgique 2005