Le paradoxe du citoyen-consommateur

ANNICK HOVINE

Professeur en sciences politiques (UCL), Benoît Rihoux est un observateur attentif des relations entre citoyens et monde politique.

Ce genre de courrier vous surprend-il?

Il n'est pas étonnant qu'il y ait des contacts informels, des accointances, des proximités entre des mandataires politiques et des juges, sans pour autant parler de forte pression ou de corruption. Mais, en général, c'est de l'ordre du contact personnel ou du coup de téléphone. Il y a évidemment une question de degré. La Belgique a eu, pendant longtemps, un taux élevé de contraventions qui sautaient. C'était assez largement lié à de petites interventions politiques. Le bourgmestre ou l'échevin dit au policier: «Laisse tomber, celui-là, je le connais...» Un rapport européen a montré que la Belgique avait, avec l'Italie, le pourcentage de plus bas de décisions de justice effectivement appliquées.

Peut-on ne pas s'offusquer de ces pratiques?

A priori, il est difficile d'envisager des demi-mesures en la matière. Si on tient compte du droit et du principe démocratique, il devrait y avoir une stricte séparation entre les pouvoirs, entre l'appareil judiciaire et le politique. Toute intervention dans le judiciaire, même informelle, devrait donc être proscrite. Dès lors qu'on commence à avoir un système d'influence ou de relations personnelles, cela met à mal ce principe. Où commence le simple échange d'informations et l'influence éventuellement malsaine?

Cette lettre n'est-elle pas le reflet d'un système? La bourgmestre est intervenue suite à une sollicitation...

La question des permanences sociales est ainsi posée. On va voir un mandataire local pour faire avancer un permis d'urbanisme, un dossier de pension, une demande d'allocation... Ce système, assez spécifique à la Belgique, est caractéristique aux pays où, à la fois, les partis politiques sont forts et l'administration peu autonome. Ailleurs, c'est inconcevable! Dans la plupart des pays scandinaves, par exemple, où l'administration fonctionne efficacement et de manière très autonome, la facilitation des dossiers par les politiques -pour dire les choses positivement- serait inimaginable!

En Belgique, il y a tout de même un hiatus: on décrie le politique, mais on se précipite vers lui en cas de problème...

C'est le paradoxe du citoyen-consommateur: il critique le manque de pureté et le caractère «corrompu» des mandataires, mais, au quotidien, il sollicite de petits arrangements. Il s'adresse au mandataire, local généralement, pour régler ses problèmes de «consommateur d'administrations». C'est, à petite échelle, ce qu'on pourrait appeler de l'influence, voire de la corruption, à un plus haut niveau.

La permanence sociale, c'est une relation dans les deux sens, dans laquelle sont captifs les citoyens aussi bien que les politiques, pour qui c'est très difficile de refuser une intervention. En échange, il y aura un soutien électoral. Les mandataires politiques qui pratiquent de manière forte et systématique les permanences sociales tiennent des fichiers et envoient un petit mot avant les élections en rappelant leur petit coup de pouce...

La lettre de Madame Lizin évoque plusieurs démarches antérieures dans ce dossier de garde d'enfant.

C'est le principe de la permanence sociale: le mandataire, se substituant aux services administratifs ou autres, prend en mains le dossier de la personne. Il le fait court-circuiter, l'envoie directement au chef de service, lui fait sauter certains échelons.

Le fait qu'elle ait ajouté «Présidente du Sénat» à la signature aggrave-t-il la faute?

La plupart des mandataires locaux indiquent dans tous leurs courriers l'ensemble de leurs titres. Je ne crois pas que dans le chef de Madame Lizin, cette mention soit une stratégie délibérée pour accroître la pression sur la personne. Le problème, c'est que cela peut être interprété comme tel.

La place d'Anne-Marie Lizin au perchoir du Sénat est-elle menacée?

Je pense que sa position est fragilisée. En Belgique, la coutume veut que les présidents d'assemblée soient tout à fait au-dessus de la mêlée. Cela va être difficile pour elle. Mais tout dépendra des partenaires de la coalition. Par parenthèse, on peut se demander s'il est pertinent qu'un président d'assemblée assume en même temps une série de mandats locaux...

Cet incident ne révèle-t-il pas l'inexistence de la fameuse nouvelle culture politique?

La nouvelle culture politique, c'est un slogan: les moeurs ont encore relativement peu bougé. Sans doute parce que c'est de l'ordre du culturel, qui implique les mandataires politiques, mais aussi les citoyens et les acteurs administratifs. Tant qu'on ne touche pas de manière volontariste à ce mécanisme triangulaire, le système continuera à vivre. Pour être honnête, une série de choses sont nettement plus avancées au nord qu'au sud du pays. En Flandre, le Vlaams Parlement a pris l'initiative d'élaborer un code de bonne conduite assez contraignant, y compris pour les permanences sociales. Ce qui ne veut pas dire que les comportements des mandataires du nord sont irréprochables, mais il y a une série de garde-fous qu'on ne voit pas du côté francophone.

© La Libre Belgique 2005