Bourg-Léopold n'estplus la ville des cafés

PIERRE GILISSEN

REPORTAGE

S'il y a un endroit dont l'histoire est intimement liée à celle de notre pays, c'est bien celui-là. Pendant les premières années de son existence, la sécurité territoriale de la Belgique était loin d'être assurée: Guillaume Ier, le souverain hollandais, ne reconnaîtra l'existence du Royaume qu'en 1839, après un rabotage de frontières conséquent.

En 1835, Léopold Ier décide dès lors de créer un grand camp militaire dans le nord-est du pays, en Campine, à proximité de la frontière néerlandaise : le camp de Beverlo, du nom du village voisin.

Quelques années plus tard, la menace hollandaise s'est estompée mais le camp est devenu permanent. Près de 400 civils, aubergistes, tisserands, boulangers ou menuisiers y vivent, et cela fait un peu désordre. Un lotissement, baptisé «Le Bourg», est créé selon un large plan en damier, toujours visible aujourd'hui. En 1850, le Bourg sera rebaptisé Bourg-Léopold, en l'honneur du roi, puis finalement traduit en Leopoldsburg.

Aujourd'hui, 3400 militaires sont casernés à Bourg-Léopold, soit à peu près autant qu'avant la réforme. Normal: un des objectifs de celle-ci était le regroupement des unités dans les grandes garnisons, et la plus grande garnison du royaume, c'est ici. Ces militaires font-ils toujours leurs achats sur place? Difficile à savoir, mais avec 48 commerces pour 13700 habitants, la localité n'a certainement rien d'un désert commercial.

Il y a bien un symbole qui a disparu: le magasin Door Keldermans, qui a fermé ses portes en décembre dernier. C'est là que les militaires du coin, mais aussi les civils, pouvaient acheter bérets, ceinturons, pantalons de réserve et autres insignes: en fait à peu près tout ce qui fait l'équipement d'un militaire, à l'exception des armes. Une fermeture logique, pour le commandant de brigade Rik Koumans: «Avant la réforme, chaque unité avait pratiquement ses propres tenues. Celui qui changeait d'unité devait racheter une série d'accessoires et d'insignes pour se mettre en ordre. Depuis, par souci d'économie, on a tout uniformisé, et les militaires peuvent pratiquement tout acheter au sein même de l'armée.»

Mais, en dehors de ce cas particulier, ce qui a réellement changé la donne à Bourg-Léopold, c'est la suppression du service militaire, et c'est principalement l'horeca qui en a fait les frais. Car les miliciens, qui restaient ici du dimanche soir au vendredi soir, ont été remplacés par des professionnels, âgés de 35 ans en moyenne, qui ont une vie de famille et rentrent chez eux tous les soirs. De plus, selon le bourgmestre Erwin Van Pée (SP.A), ceux qui restent ne sont pas vraiment du style à passer tout leur temps au café: «Plutôt à la salle de sport ou même au centre culturel. Nous avons adapté notre offre de loisirs en conséquence. Dans les années trente ou quarante, il y a eu jusqu'à deux à trois cents cafés dans le village.»

Aujourd'hui, il ne reste officiellement que 20 cafés, hôtels ou restaurants à Bourg-Léopold. Le processus a été progressif et beaucoup d'établissements ont tout simplement fermé lorsque leurs propriétaires ont atteint l'âge de se retirer. Mais les 19pour cent de locaux commerciaux vides qui restent dans le centre ont été jugés suffisamment préoccupants par la commune pour qu'elle organise un séminaire sur ce sujet en novembre dernier.

Martine Parisi (photo) n'a que la trentaine et lorsqu'elle a ouvert son café au centre de Bourg-Léopold il y a six ans, la période des miliciens appartenait déjà au passé. Mais dans son bistrot, c'est rapidement devenu un remake de l'ambiance des grands jours: musique toute la nuit et jeunes dansant sur les tables! Le bistrot marchait du tonnerre mais le bâtiment n'était pas réellement adapté et les locataires du dessus pas vraiment ravis non plus.

Au bout de quatre ans, et après plus d'une centaine de PV pour tapage nocturne, elle a décidé de calmer le jeu. Comme, régulièrement, des clients lui demandaient s'il y avait moyen de prendre un repas dans son café, et qu'invariablement elle devait leur répondre non, elle a ouvert au même endroit «Cacaooh!», un «éétcafé». En français, on dira en l'espèce un café-restaurant : difficile d'appeler brasserie cet établissement au décor plus branché que feutré, tout en boulons et en rivets, et qui évoque l'univers de la marine et des voyages. Pour assurer non seulement le midi mais aussi le soir, beaucoup plus rentable, elle s'est associée avec une amie, Marijke.

Martine a étudié la cuisine pendant ses humanités. A 18 ans, elle a ouvert un café à Saint-Trond: «C'est là que j'ai tout appris, mais je dépensais tout l'argent qui rentrait dans la caisse et cela s'est cassé la figure», commente-t-elle en riant.

Aujourd'hui, son café-restaurant est une affaire qui marche. «Encore plus en été, lorsqu'on installe la grande terrasse devant. Je crois qu'on a vraiment trouvé la bonne formule.»

Face à la terrasse du Cacaooh!, il y a une statue, celle de la «mère-courage», une jeune femme qui tient dans la main gauche un petit tonneau. A l'origine, le commandement militaire autorisait une mère-courage par compagnie : une femme qui, par tous les temps, suivait les unités en manoeuvres ou en bivouac, comme blanchisseuse mais aussi pour servir du chocolat chaud, voire du genièvre, après le service.

Actuellement, il existe encore une mère-courage à Bourg-Léopold. Elle s'appelle Josée Cipriani et c'est la propre mère de Martine. Quatre jours par semaine, elle part avec sa camionnette ravitailler les militaires du camp en hot-dogs et en crème glacée, et elle est encore présente le samedi sur le marché de Bourg-Léopold.

A la grande époque, il y a vingt ou trente ans, elle accompagnait parfois pendant trois semaines les militaires en bivouac dans les bois et leur cuisinait des repas dans sa camionnette, camouflée par les militaires pour les besoins de la cause. A la fin des bivouacs, il y avait des fêtes mémorables, comme en atteste son volumineux album de photos. «Cette ambiance, c'est un peu fini. Il y a eu la féminisation de l'armée, puis la suppression du service militaire. Et la vie militaire est devenue plus stressante aussi. Mais à cette époque Bourg-Léopold était un endroit très particulier, avec des cafés bondés tous les soirs et une ambiance de fiesta.»

La vie de Josée est un vrai roman, roman qu'elle a d'ailleurs commencé à écrire. Un père d'origine italienne qui se marie à Liège en 1938. Il est menuisier mais dans la famille de l'épouse on fabrique des cornets à glace, alors il part à Tongres ouvrir un salon de dégustation. Arrive la guerre, le salon est détruit dans les premiers bombardements, le père repart en Italie, se dispute avec sa famille là-bas et rejoint les partisans.

Josée naît à Pavie en 1945 et revient à Liège avec un convoi de militaires belges. Elle grandit dans un quartier «chaud» de Liège, puis, à son grand dam, est casée dans un pensionnat chic, à Ivoz-Ramet, près de Huy. Lorsqu'elle a 8 ans, le père tombe malade, et, sur le conseil du médecin, la famille émigre en Campine en guise de sanatorium: Bourg-Léopold. Mais Josée reste au pensionnat. Le père guérit, se souvient qu'il est menuisier et fabrique un triporteur, pour les glaces.

A 16 ans, Josée finit par rejoindre le reste de la famille et prend du service avec le triporteur. A l'époque, le père joue à cache-cache avec les autorités et collectionne les PV. A Bourg-Léopold, les militaires sont les meilleurs clients, mais le règlement, c'est le règlement, et vendre de la bière, par exemple, c'est interdit, surtout lorsque les commerçants du coin en vendent déjà et qu'on arrive d'ailleurs pour tenter de faire la même chose.

Elle finit quand même par se faire accepter, au point d'épouser quelques années plus tard un militaire: un chasseur ardennais. Avec son premier mari, Josée a aussi eu un café, qui ne désemplissait pas. Mais elle a senti le vent tourner dès les années septante et fermé son établissement un peu plus tard.

Mais même si les temps sont durs dans l'horeca ici, il y a encore des affaires qui marchent, même pour ceux qui ne sont pas tombés dedans quand ils étaient petits. Pour Roberto Pungitore, la vie active a commencé à 15 ans, au fond d'un puits de mine. 18 ans plus tard, la mine de Beringen fermait ses portes et il se retrouvait à la retraite... A 33 ans. L'allocation de pension était loin d'être plantureuse et il avait deux petits enfants: «A la limite, j'aurais pu en vivre, mais j'aime bien partir en vacances, aller skier, faire de la moto...»

Il ouvre donc une minuscule pizzeria à Beringen, avec deux tables seulement. Mais très vite, ce choix s'avère un peu modeste et le lieu trop petit pour accueillir la clientèle. En discutant avec les propriétaires de l'unique restaurant italien de Bourg-Léopold, il se rend compte que ceux-ci sont sur le point d'arrêter. Il leur fait une offre et ouvre en 1990, selon ses propres dires, «le troquet le plus moche de tout Bourg-Léopold. C'était pas vraiment un restaurant. Plutôt une maison d'habitation avec deux pièces, quatre tables et du vinyl par terre». Les affaires démarrent plutôt doucement. «A Bourg-Léopold, c'était plus difficile qu'à Beringen. Il y avait quelques valeurs sûres ici, et je voulais en faire partie, que ce soit comme un réflexe, quand on vient dans la région, de venir manger chez moi.» Après sept ans, il décide de frapper un grand coup: il ferme pendant un mois et rénove tout l'intérieur, avec un entrepreneur. Colonnes et carrelage remplacent les cloisons et le vinyl. Les clients apprécient. «Et puis j'ai aussi toujours eu un principe: j'achète tout, absolument tout, à Bourg-Léopold. Même pour les vêtements et les chaussures, je ne vais pas à Hasselt. A force d'aller chez tous les commerçants, j'ai fini par être connu d'eux tous également.»

Dans la salle, qui affiche désormais cinquante couverts, trône en bonne place depuis janvier une photo de... Zucchero, rencontré à Lille un peu par chance, beaucoup par culot mais sûrement pas par opportunisme: Roberto est un vrai fan.

Une fois par an, le «Da Renata» a une autre heure de gloire. Roberto possède lui-même une Harley-Davidson. Or, chaque année, lors du premier week-end d'août, ces rutilantes motos américaines sont à la fête à Bourg-Léopold: 5 à 6000 motos, 15000 visiteurs, le plus grand rassemblement du genre en Belgique. A cette occasion, le restaurant de Roberto sert de lieu de rassemblement à de nombreux «bikers». Le samedi, le centre-ville est bouclé et les accès contrôlés pour la grande parade: il y a douze ans, une bande de voleurs de motos, aujourd'hui sous les verrous, avait sévi dans la région. Pour le reste, cette manifestation bon enfant n'a jamais donné lieu à aucun incident.

La commune a multiplié les événements culturels ces dernières années: week-end multiculturel, parcours en jeep, et même un festival musical pour les moins valides, le «Buitenbeenpop», mais n'a pas pu empêcher le départ du «Pukkelpop», un festival devenu géant depuis, mais à Kiewit, près de Hasselt.

Hormis le week-end Harley, le principal rendez-vous de l'année à Bourg-Léopold reste dès lors la journée portes ouvertes du camp militaire au début de l'été. Cette année, ce sera le 20 juin. Dans cette région où la fermeture des charbonnages n'a pas été suivie par une nouvelle vague d'industrialisation, l'armée reste de loin le principal pourvoyeur d'emplois.

La journée portes ouvertes pourrait d'ailleurs faire des petits: des pourparlers sont en cours avec le ministère de la Défense pour promouvoir le tourisme militaire à Bourg-Léopold. Car l'autre avantage de la présence du camp, c'est l'air pur et la nature: il y a ici 50 kilomètres carrés de landes et de bois, davantage que la forêt de Soignes, un site unique à tous points de vue dans la Flandre surpeuplée.

© La Libre Belgique 2005