Malgré les apparencesRené Magritte:le mystèrereste entier

CLAUDE LORENT

ÉVOCATION

Le peintre belge, né à Lessines en 1898 et décédé à Bruxelles en 1967, connaît une gloire posthume pratiquement sans limite. Exposé partout dans le monde, il est considéré comme l'un des plus importants artistes du XXe siècle et la cote de ses oeuvres ne cesse d'augmenter.

Pourtant, René Magritte ne connut la gloire relative que tardivement, vers la fin des années 50, après plusieurs expositions à New York.

Troublé par l'oeuvre de Giorgio De Chirico, il réalise en 1925 ses premières oeuvres que l'on peut qualifier de surréalistes. Sa première exposition personnelle a lieu en 1927.

En quelques années, il met en place un vocabulaire pictural dont il exploitera les divers aspects tout au long d'une carrière prolifique. Son cheminement fut marqué de deux périodes de rupture: de 1943 à 1947, la période dite Renoir ou Plein soleil, et deux ans après avoir rompu avec André Breton et les surréalistes français, en 1948 et pendant quelques semaines seulement, la période dite Vache aux traits caricaturaux et aux couleurs criardes. On notera encore qu'à partir des années 50, sa palette s'éclaircit et que le climat est moins inquiétant.

Peignant de manière réaliste, il crée des situations insolites grâce auxquelles il exploite le sens du mystère, fait appel à l'imaginaire, développe un certain onirisme et surtout brouille constamment les cartes dans une trahison et une subversion des images.

Mélangeant mots et images, il est l'auteur du fameux «Ceci n'est pas une pipe», une évidence puisqu'il s'agit d'une peinture et donc d'une représentation d'un objet et non l'objet lui-même. Dans ses tableaux, il inventera de multiples rapports entre les mots et les images, s'offrant toutes les libertés.

A travers la silhouette d'un homme en redingote et chapeau melon, il se met régulièrement en scène, alors qu'à quelques exceptions près, son unique modèle féminin fut son épouse Georgette. Sous l'image d'un tranquille bourgeois, René Magritte fut un peintre authentiquement révolutionnaire.

PORTRAIT

L'un des tableaux les plus célèbres de René Magritte est la «Tentative de l'Impossible», datant de 1928, soit un an après celui qui nous occupe. Il s'agit d'un autoportrait de l'artiste peignant un nu féminin, son épouse Georgette. Le visage de l'artiste apparaît de profil, les cheveux sont foncés, tirés en arrière parfaitement peignés, les sourcils sont abondants, le nez est droit, l'oeil largement ouvert, clair, fixe et la bouche est méticuleusement peinte de couleur rouge, à tel point que l'on pourrait penser à du rouge à lèvre.

LE SECRET

«Le Double Secret» est d'abord un portrait que l'on peut reconstituer assez facilement dès lors qu'il ne s'agit que du glissement d'une partie du visage comme si l'on avait à faire à un élément d'un puzzle. Cette opération effectuée, on ne peut qu'être frappé par l'étonnante ressemblance entre les visages des deux peintures, celui-ci étant cependant non de profil mais de trois quarts.

Ce qui frappe de premier abord dans la partie décalée, ce sont les yeux légèrement en amande, le dessin précis et le rouge des lèvres: des caractéristiques plutôt féminines. Pourtant, dès que l'image est restituée en son entier, le doute n'est quasi pas permis, il doit s'agir d'un autoportrait.

On retrouvera d'ailleurs cette même prestance et cette même attitude dans quelques photographies datant des mêmes années ainsi que dans une peinture plus tardive, montrant à nouveau Magritte peignant, cette fois un oiseau: «La Clairvoyance», de 1936. Sur les photographies d'époque, dont une d'identité prise de face, le tracé des lèvres, les sourcils et la forme des yeux sont tels que l'énigme de la personne est définitivement levée.

Magritte avait le goût du portrait mais il réservait ce privilège, hormis des présences anonymes, à ses amis les plus proches, les surréalistes. C'est ainsi que l'on pourra rencontrer P.-G. Van Hecke associé à une guitare, le poète Paul Nougé, le plus proche d'entre tous, Scutenaire, mais également son épouse Irène Hamoir, Anne-Marie Crowet en huile pour la fresque de Charleroi, sans oublier évidemment Georgette.

Magritte refusait que l'on interprète ses oeuvres en faisant appel à la psychanalyse: «Personne de censé ne croit que la psychanalyse pourrait éclairer le mystère du monde», écrit-il en 1962, précisant: «Je veille à ne peindre que des images qui évoquent le mystère du monde. Pour que ce soit possible, je dois être bien éveillé...»

Pourtant, la peinture telle qu'elle se présente avec ce dédoublement de la personne par glissement d'une partie du visage est de nature à attirer les interrogations et interprétations de la plupart des psychanalystes.

Il ne s'agit pas d'un masque, ni d'un reflet ou jeu de miroir comme l'artiste les appréciait tant, lui qui appréciait de se faire photographier face à un miroir, mais d'un véritable arrachement et déplacement, étonnamment impassible, comme si l'être n'était point de chair mais objet figé, distant de toute souffrance et quasi imperméable aux émotions et sentiments.

La raison profonde de cette image duelle restera l'un des secrets de cette peinture, d'autant plus qu'aucun autre élément ne révèle la moindre anecdote. Le personnage semble comme totalement étranger et insensible à ce qui se passe qui n'est probablement que mental.

Cette immobilité, ce statisme sont néanmoins l'une des caractéristiques de l'oeuvre magrittienne. C'est par elle, entre autres, que le mystère surgit et qu'il reste insondable: des évidences sont là bien présentes et cependant les explications rationnelles ne parviennent pas à percer la carapace picturale, qui paraît pourtant bien inoffensive.

Cette tranquillité est l'une des forces de Magritte, qu'il a exploitée jusque dans son attitude savamment composée de petit-bourgeois bien calme et posé alors qu'il secouait violemment la tradition picturale

LE GRELOT

Le dévoilement d'une partie du visage révèle l'intérieur du corps. Surprise: ce que l'on y voit ne correspond en rien à un organisme humain. Une image en cache donc une autre, qui en cache une autre... Magritte ayant précisé: «Un objet fait supposer qu'il y en a d'autres derrière lui.» Le mystère de l'image et de l'être reste donc entier.

L'élément le plus énigmatique de ce tableau est sans conteste le grelot noir aux reflets lumineux. D'aucuns lui ont donné une connotation sexuelle sans autre explication. Interprétation peu probable, la fente est horizontale et la notion d'objet prend le pas sur les apparences organiques.

Magritte, pourtant avare d'explications sur ses peintures même s'il en discutait énormément avec ses amis surréalistes, a révélé qu'il s'agissait du grelot attaché aux licous des chevaux.

Autant ne rien dire car l'utilisation qu'il en fait ne correspond en rien à l'usage courant, d'autant plus qu'aucun son ne peut provenir d'une peinture, si ce n'est dans l'imaginaire. On retiendra donc plutôt une autre proposition de Magritte: «Un objet ne fait jamais le même office que son nom ou son image.» Serait-ce le second secret?

Ce grelot est l'un des objets indéchiffrables les plus omniprésents dans l'oeuvre du maître de Lessines. En 1965, il trône en avant-plan de «L'Homme et la forêt». Il est vrai qu'à partir de 1950 Magritte a volontiers repris des thèmes déjà traités, mais cela n'explique pas tout et certainement pas l'origine dans «Le Gouffre argenté» de 1926, qui va quasiment de pair avec le balustre (1925), d'ailleurs surmonté d'une sphère mais non fendue.

Mis fréquemment en lévitation, l'objet pourrait être cosmique ou tout simplement une présence étrange inconnue. On remarquera cependant que dès 1922, donc bien avant les premières oeuvres surréalistes, la boule, mais pleine, apparaît fréquemment dans les peintures sans qu'on puisse lui attribuer un rôle ou un sens précis, et qu'en 1926 elle remplace la tête de deux personnages. Corrélation ou pas, car tout comme le grelot, elle réapparaîtra en quelques peintures des années soixante?

LA COMPOSITION

S'il n'était la double image, on remarquera que la composition du tableau est on ne peut plus simple et rigoureuse, basée strictement sur des verticales, les deux figures et l'avant plan à droite, une horizontale à mi tableau: la ligne d'horizon, séparation du ciel et de la mer.

Pour peu, en oubliant les visages, il s'agirait d'une peinture abstraite proche même d'un certain minimalisme. Le ciel quasiment uniforme tend vers la neutralité de sens: il n'est ciel que par rapport à la mer, quant au mur de droite, on supposera qu'il s'agit d'un mur, il ne révèle rien, étant d'abord un pan de couleurs d'une belle tenue mais d'une grande sobriété. Il n'est qu'une ombre légère, dans le bas, pour indiquer une notion de perspective. Subtil et très habile. La mer elle-même accuse à peine quelques vagues.

Une fois de plus Magritte est pris en flagrant délit de fidélité à la nature des choses tout en les posant de manière à ce qu'elles recèlent quelque chose d'insolite. Le silence qui plane, l'absence de marque distinctive, l'objectivité même de la scène, cette impassibilité, font régner une sorte d'intranquillité énigmatique.

Dans le dédoublement de la figure réside la seconde caractéristique de la composition. En effet cet artifice est l'époque assez courant dans la peinture de Magritte. L'exemple le plus connu est le double portrait en pied de Paul Nougé en smoking. Le personnage est debout, deux fois dans la même position, d'un côté et de l'autre d'une porte dont ne subsiste qu'une découpe. La même années il sépare un tableau en deux verticalement et reproduit en chaque partie le même portrait étrange; dans «L'Impudent», il peint deux fois le même personnage: à cette occasion il évoque la question du reflet et de l'apparence. La même année encore, il positionne dos à dos, à légère distance son personne au chapeau melon; et en 1927 toujours, un visage de femme est partiellement dédoublé, par glissement sans effacement et par répétition. Cette pratique pour le moins curieuse - dédoublement de la personnalité, les fausses apparences? - ne sera plus systématiquement reprise par après.

Jusqu'au 27 novembre, se tient à la Fondation Beyeler, baselstrasse 77 à Reihen/Basel en Suisse, une exposition consacrée à l'oeuvre de René Magritte. Ouvert tous les jours (sauf jours fériées) de 10 à 18h, les mercredis jusqu'à 20h.

Webhttp://www.beyeler.com

© La Libre Belgique 2005