Dans la ruelle de la Villa Tinto

VIRGINIE JUPRELLE

ENQUÊTE (1)

Depuis plusieurs semaines, la prostitution fait parler d'elle dans nos journaux. La série «Matrioshki», tout d'abord, diffusée depuis septembre par la chaîne RTL-TVI et produite par une société flamande indépendante, jette un regard hyperréaliste sur le trafic des jeunes filles de l'Est.

Début octobre à Bruxelles, ce sont des prostituées de toute l'Europe qui descendaient dans la rue pour promouvoir les droits des «travailleurs du sexe». Mais certains et certaines, dont d'anciennes prostituées, réfutent la légalisation de cette «profession». Pour ces femmes, cela revient à légaliser toutes les activités annexes à ce milieu.

Le lobby européen des femmes, c'est-à-dire 4000 organisations qui luttent pour l'égalité des femmes en Europe, conseille plutôt la pénalisation des clients, comme c'est déjà le cas en Suède, et non plus de la prostituée.

Idée, apparemment, suivie par le bourgmestre d'Anvers, Patrick Janssens (SP.A) qui, pour supprimer le racolage sur les trottoirs anversois, souhaite introduire dans le règlement communal une sanction administrative de 250€ aux personnes s'offrant les services proposés par une prostituée sur la voie publique. Le vote du conseil communal est prévu pour le 14 novembre prochain. Une première dans notre pays!

Seuls les clients des prostituées qui travaillent en vitrine ou dans le Schipperskwartier seront épargnés.

Ce «quartier des marins» accueille d'ailleurs ce que certains n'hésitent pas à nommer le premier «supermarché du sexe», la Villa Tinto.

Mais qu'est-ce que cette «Maison Rouge», en espagnol?

Méga maison close

Début janvier 2005, le quartier chaud d'Anvers inaugurait 51 vitrines supplémentaires en un jour! La Villa Tinto était née. «Les filles sont maintenant parquées dans un centre pour les isoler et les cacher», s'indigne Sophie Jekeler, présidente de l'association Le Nid, organisme d'aide aux prostituées à Bruxelles.

Le Schipperskwartier est un quartier composé de trois rues piétonnes, formant un triangle dans lequel la prostitution est tolérée par la ville.

Depuis trois ans, Anvers, sous l'impulsion de son ancien bourgmestre, Leona Detiège (SP.A), a adopté un plan politique qui vise à concentrer la prostitution sur un territoire restreint. Les buts sont de permettre un contrôle policier plus efficace et d'améliorer les conditions de travail des filles. Au milieu de ce triangle, se dresse un énorme bâtiment, c'est la Villa Tinto. «Ce projet est légal! Il entre parfaitement dans le plan de concentration de la prostitution anversoisepuisque l'immeuble est implanté dans la zone de tolérance», explique Joris Wils, chargé de coordonner la prostitution pour la ville d'Anvers.

La commune oblige néanmoins le propriétaire du bâtiment à prévoir, au sein du centre, un espace réservé à une antenne de police et, bien sûr, à respecter strictement le règlement communal en matière de prostitution.

Dans cet établissement, chaque chambre dispose de trois alarmes, toutes à portée de mains. «Il est clair que ces alarmes sont positives pour les filles. Mais il ne faut pas se voiler la face! Celui qui est, dès le départ, animé de mauvaises intentions, arrivera malheureusement à ses fins!», regrette Quentin Deltour, coordinateur d'Espace P Liège, autre association d'aide aux prostituées.

De plus, les prostituées de la Villa Tinto sont dans l'obligation de fournir des papiers en règle. «A la troisième fille sans papiers, le propriétaire du centre devra fermer son établissement durant minimum un mois», explique l'inspecteur principal Marteens, du service de la traite des êtres humains pour la zone anversoise. Mais de telles mesures et précautions ne permettent pas de résoudre le problème de la traite des êtres humains. «Au contraire, il est amplifié», selon Sophie Jekeler, «Cela ne fait que déplacer le problème et entraîne les filles sans papiers dans la clandestinité. Elles deviennent alors inaccessibles et invisibles pour des associations comme la nôtre».

Alors, projet bénéfique ou négatif? «En somme, ce projet n'aggrave pas vraiment la situation de la prostitution en Belgique. Au contraire, il paraît améliorer les conditions de travail des prostituées. Mais pourquoi ne pas laisser la gestion d'un tel établissement à une association de prostituées ou à l'administration communale», demande Quentin Deltour.

Et concrètement, qui croise-t-on dans un centre tel que celui-là et à quoi ressemble un tel endroit, un de ceux dans lesquels on n'ose parfois pas avouer s'être «baladé»?

Petite visite guidée

Généralement, les quartiers réservés à la prostitution sont loin d'être fréquentables. Taudis et déchets servent souvent de décors à ces filles, pourtant de joie. La Villa Tinto bouscule ces préjugés! Sécurité et hygiène sont les maîtres mots de ce centre. Même si un certain malaise s'en dégage, lié principalement à l'activité de ses locataires, il est possible d'y déambuler sans crainte.

Il est situé non loin de l'ancien port, dans le «quartier des marins». Avant d'y arriver, il reste à traverser l'imposant mur de silence dont le «Schipperskwartier» est imprégné. Seul le bruit des pas foulant les pavés est perceptible. Il est parfois entrecoupé par le grincement des portes des vitrines qui s'ouvrent et se referment. La Villa Tinto est lotie au coeur de cette activité cachée et bouillonnante. Il suffit de suivre le mouvement indolent des hommes pour aboutir à ses portes. Un bâtiment aux lignes rigides, de couleur cendre, laisse percevoir en son antre une ruelle aux teintes rougeoyantes. Les façades unies et le pavement entretenu donnent une impression aseptisée. Le dessein esthétique recherché est atteint.

Ce long couloir tapissé de vitrines est arpenté exclusivement d'hommes. Les murs lisses semblent toucher le ciel.

E LEGENDES

© La Libre Belgique 2005