Spartacus, la légende

Esclave insurgé contre l’ordre romain, rebelle issu du peuple et tenant en respect la plus puissante armée du monde, avant de disparaître tragiquement : telle est la figure légendaire de Spartacus, qui n’a donc, on le comprend, pas grand-chose à voir avec la réalité historique. Mais cette légende, comment est-elle née? Et pourquoi?

Claude Aziza

Esclave insurgé contre l’ordre romain, rebelle issu du peuple et tenant en respect la plus puissante armée du monde, avant de disparaître tragiquement : telle est la figure légendaire de Spartacus, qui n’a donc, on le comprend, pas grand-chose à voir avec la réalité historique. Mais cette légende, comment est-elle née? Et ­pourquoi?

Il n’y eut qu’un seul témoin des événements, par chance un historien, Salluste (86-35 av. J.-C.), dont, hélas!, une grande partie de l’œuvre ne subsiste que sous forme de fragments. Deux siècles plus tard, l’historien grec Plutarque (vers 46/49-vers 125) nous fournit quelques détails dans sa Vie de Crassus. On en trouve d’autres chez Appien, un autre Grec de ses contemporains, dont le premier livre des Guerres civiles renvoie, en partie, aux combats de Spartacus. On glanera encore quelques anecdotes dans L’Abrégé de l’histoire romaine de Florus (IIe siècle). Ajoutons trois passages des Philippiques de Cicéron et voilà, à peu de chose près, ce que nous lègue l’historiographie antique.

Aurons-nous pour autant débusqué un début de mythification? Certains historiens contemporains soupçonnent, chez les auteurs romains déjà, une volonté d’idéaliser le conflit, afin de masquer à la fois la surprise de défaites honteuses (quitte à être vaincu, mieux vaut l’être par un champion ) et la présence d’hommes libres parmi les rebelles. Pour Plutarque, Spartacus avait à la fois "beaucoup de courage et de force, une intelligence et une douceur supérieures à son sort, et [il] était ainsi plus grec que son origine ne l’indiquait" (VIII, 3). Quant à Appien, il nous montre un Spartacus courageux, capable d’imposer sa volonté à une horde indisciplinée, bon tacticien mais négociateur naïf, connaissant ses faiblesses, mort au combat avec le courage d’un général romain, s’il faut croire le "quasi-imperator" dont Florus, de son côté, le salue.

Bref, dans l’Antiquité, on considère ce rebelle comme le meneur d’une guerre d’esclaves, sans but politique défini. On est à mille lieues de l’adversaire de Rome, du libérateur d’un monde qu’elle a asservi, du prophète d’une nouvelle société plus humaine et plus juste - valeurs que Spartacus incarne, en revanche, à partir du XVIIIe siècle.

C’est le 20 février 1760, en effet, que se monte à Paris une tragédie appelée à un certain succès et dont quelques vers sont "frappés sur l’enclume du grand Corneille", nous dit Voltaire. L’intrigue aussi, qui semble calquée sur celle du Cid. La pièce est le Spartacus de Bernard-Joseph Saurin, dans lequel le héros aime Emilie, la fille de Crassus, et en est aimé de retour. D’où la situation cornélienne exprimée par l’héroïne en de touchants accents: "Je t’aime, Spartacus, et ta vertu m’est chère./ Mais tous mes vœux seront pour Rome et pour mon père" (IV, 6).

Une situation mélodra­matique à souhait, qui fera les délices de maintes fictions ultérieures, dont le Spartacus d’Hippolyte Magen, joué à l’Odéon le 8 juin 1847.

Un siècle plus tard, en 1952, le Spartacus de Riccardo Freda reprend, au cinéma, quelques-uns de ces éléments, à la sauce péplum. Le réalisateur s’est sans doute à la fois inspiré d’un de ses compatriotes, le garibaldien Raffaelo Giovagnoli, auteur en 1874 du premier roman historique consacré à notre héros, et des Spartacus du cinéma muet (pas moins de quatre, en 1911, 1913, 1914 et, peut-être, 1919).

C’est que, en sous-main, le héros est en train de prendre une autre dimension, plus idéologique. Sa "révolution avortée" inspire Karl Marx qui y va de son éloge (Lettres à Engels, 27 février 1861) suivi par Lénine (dans sa conférence du 11 juillet 1919). Arnold Ruge, collaborateur de Marx, écrit un livret pour un opéra jamais monté, tandis qu’à la fin du siècle on lui consacre en Allemagne un roman de Paul Heyse (1892) et deux tragédies : Deux libérateurs (Hans Land, 1897) et Spartacus (Kalischur, 1899).

Les Français ne sont pas en reste. Comme pour placer la révolution de Juillet sous d’héroïques auspices, Louis-Philippe inaugure, en 1830, dans les jardins des Tuileries, une statue du héros par Foyatier (un groupe de Barrias, "Le Serment de Spartacus", prendra place dans le même jardin en 1872).

En 1853, Edgar Quinet compose, à Bruxelles, Les Esclaves, un drame peut-être inspiré par son état d’exilé politique et sans doute resté à l’état de manuscrit. Urbain Gohier, compagnon de Charles Péguy, donne aux Cahiers de la Quinzaine un Spartacus atypique où le héros fait alliance avec Catilina, grand conspirateur de la République romaine (Cicéron avait, le premier, fait le lien entre les deux révoltés).

Et les choses sérieuses commencent. En 1916, l’Allemand Karl Liebknecht intitule le recueil de ses lettres politiques "Spartacus" et fonde le mouvement spartakiste, dont l’échec sanglant, en janvier 1919, signe la mort de son fondateur. Les Soviétiques baptisent, en 1921, des jeux sportifs "spartakiades" (on préfère aujourd’hui rattacher l’étymologie de ce mot à Sparte ). En 1954, le ballet d’Aram ­ Khatchaturian (filmé en 1975) reste d’un manichéisme sans nuances.

Entre-temps, deux œuvres essentielles pour la légende de Spartacus ont vu le jour : le Spartacus d’Arthur Koestler (1939) et celui de Howard Fast (1952), deux écrivains qui n’hésitent pas, aux Etats-Unis, à afficher leur engagement communiste. Le premier, plus amer, fait explicitement référence à La Cité du soleil de Campanella (1623), le second, moins philosophique peut-être mais mieux construit dramatiquement, a inspiré le film de Stanley Kubrick (1960), où l’on trouve quelques allusions à la révolution américaine (les "bons" sont joués par des acteurs américains et les "méchants" par des Anglais).

Le film, couronné par quatre oscars, délivre, outre la bluette amoureuse, un message libertaire, dû au producteur- acteur Kirk Douglas et, surtout, au scénariste Dalton Trumbo, lui-même victime des purges du maccarthysme. Plusieurs scènes, jugées trop violentes ou choquantes pour les spectateurs de l’Amérique puritaine et censurées à la sortie du film, ont été restaurées dans la version de 1991. Le héros est désormais sur la place publique.

La bande dessinée ne cesse de se l’annexer depuis une première mouture en 1946 dans Vaillant, journal pour les jeunes, d’inspiration communiste. En 1993, Jacques Martin invente un Fils de Spartacus dans sa série romanisante Alix. Le cinéma lui fournit des épigones, parmi lesquels un amusant Fils de Spartacus (1962), réalisé par Sergio Corbucci à la manière d’un Zorro.

Seule note de sérieux, la République socialiste de Roumanie rappelle, dans Burebista de Georges Vitanidis (1980), que le Thrace Spartacus était presque un compatriote pour ces Daces dont les Roumains sont les ­descendants, et que ses compagnons avaient trouvé refuge à la cour du roi Burebista.

N’oublions pas, enfin, sur les scènes françaises, en 1983, le Spartacus d’Eric Kahane et La Geste de Spartacus de Bernard Damien, ou, en 1985, le Spartacus de Jean-Luc Jeener. Preuve, s’il en est besoin, que, pour Spartacus comme pour les autres, le mythe ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.