Cent films pour le prix d’un livre

Au cœur de l’actualité politique, le transfert de compétences du Fédéral vers les entités fédérées n’est pas neuf : la première vague eut lieu en 1969. Parmi les premiers concernés, à l’époque, le ministère de l’Education scinda une collection de plusieurs milliers de films pédagogiques et documentaires. Les huit mille titres hérités par la Communauté française constituent désormais la Cinémathèque de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Alain Lorfèvre

Au cœur de l’actualité politique, le transfert de compétences du Fédéral vers les entités fédérées n’est pas neuf : la première vague eut lieu en 1969. Parmi les premiers concernés, à l’époque, le ministère de l’Education scinda une collection de plusieurs milliers de films pédagogiques et documentaires. Les huit mille titres hérités par la Communauté française constituent désormais la Cinémathèque de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Encore méconnue du grand public, celle-ci a demandé l’année dernière à Marianne Thys, déjà auteur d’un "Cinéma belge, filmographie exhaustive du cinéma belge (1895-1995)" (2000), de se plonger dans son catalogue pour en sélectionner cent. Elle les a résumés, commentés, classés (en cinq grandes catégories : Explorations, Traces, Entracte, Altérités, Idéologies) et contextualisés (à travers une série de "focus" - sur le documentaire britannique, l’Office national du film canadien ou le Groupe des trente) dans un ouvrage passionnant qui sort ces jours-ci, "Mémoires du monde, cent films de la Cinémathèque de la Fédération Wallonie-Bruxelles" (éd. Yellow Now). Le titre fait allusion à l’un des films du fonds, signé Alain Resnais : "Toute la mémoire du monde" (1956), plongée dans les collections de la Bibliothèque nationale de France. Comme pou ce moyen métrage de vingt minutes, parcourir l’anthologie de Marianne Thys équivaut à voyager dans la mémoire du cinéma et du monde du XXe siècle. Une mémoire certes partielle et partiale, puisque dépendante des choix, de la philosophie et du regard sur le monde de ceux qui l’ont constituée. Mais ceux-ci sont aussi constitutifs de notre Histoire.

Le fonds lui-même a une origine singulière, comme nous le rappelle Marianne Thys : "Sa base est constituée des films d’actualité et de propagande de l’UFA, la compagnie de production de l’Allemagne nazie. Saisis comme prise de guerre par l’armée anglaise à la Libération, ils furent ensuite confiés à l’Etat belge". Comme parmi ces films se trouvent des films éducatifs "neutres", le fond est "dénazifié" et transféré au ministère de l’Education, qui continuera dans les années d’après-guerre à en utiliser le contenu dans les écoles belges. Dans ces films produits par les Allemands pendant la guerre, il y a d’ailleurs des œuvres belges, comme "Symphonie paysanne" (1942-1944) d’Henri Storck, ode à la paysannerie. Ou des curiosités comme "Voyage dans la lune" (1940) d’Anton Kutter, film de science-fiction oublié.

Cette base sera complétée au fil des ans par des productions belges ou l’achat de films à l’étranger. "Il y a notamment des films produits avec de l’argent américain dans le cadre du Plan Marshall. Ils rappellent à quel point l’influence culturelle des Etats-Unis s’impose par le biais du cinéma au lendemain de la guerre." Dans les années 50 et 60, de nombreux documentaires et courts-métrages sont des œuvres de commande, soit d’institutions publiques, soit d’entreprises privées. Ce qui n’empêche pas la créativité, voire l’expérimentation : certains commanditaires laissent de grandes libertés aux réalisateurs. Ainsi, la British Petroleum impose comme unique contrainte qu’une de ses stations apparaisse à l’écran. Dans "Giuseppina" (1959) de James Hill, elle est le décor d’une fête dominicale. Cette "fiction publicitaire" reçut l’Oscar du meilleur court-métrage documentaire ! En la matière, l’Office national du film du Canada et l’Empire Marketing Board britannique, sous l’impulsion de John Grierson, ont été le creuset de nombreux talents. On doit au premier "Universe" (1960), un poème visionnaire qui inspira entre autres Kubrick pour "2001 : l’odyssée de l’espace". Les films institutionnels britanniques permirent d’expérimenter le "cinéma direct", comme dans "Terminus" (1961), premier film de John Schlesinger, chronique de vingt-quatre heures dans la gare de Waterloo, à Londres. Ce film est l’une des nombreuses découvertes de Marianne Thys dans la collection, qui en compte plusieurs. Un rapide coup d’œil sur l’index donne le vertige : Pierre Alechinsky, André Delvaux, Georges Franju, Charles et Ray Eames, Pierre Granier-Deferre, Norman McLaren, Roman Polanski, Alain Resnais, Jean Rouch, John Schlesinger, Ousmane Sembène, Jaco Van Dormael Car la collection se poursuit jusqu’à nos jours. On trouve aussi des documentaires d’époque sur le Congo belge, dont l’intérêt, avec le recul, est double : à la fois documentaire exotique et document historique sur le regard porté par la Métropole sur sa colonie.

La richesse et la diversité du fond doivent beaucoup à Paul Louyet, qui en fut le responsable au sein du ministère de l’Education de 1960 à 1969. "Confiant, visionnaire, il n’hésita pas à passer des commandes à de jeunes réalisateurs. Ce fut notamment le cas avec Raoul Servais, qui dit encore aujourd’hui qu’il lui doit sa carrière." "Déjà s’envole la fleur maigre" (1960) de Paul Meyer et "Des terrils et des Turcs" (1967) de Jean-Michel Barjol, remarquables traces de l’immigration ouvrière en Belgique, ou "Dimanche" (1963) d’Edmond Bernhard, poème visuel sur un dimanche à Bruxelles, en sont des exemples.

Que le cinéphile ou le simple curieux qui seront titillés par le menu alléchant que constitue "Mémoires du monde" se réjouissent. Ils pourront se le mettre sous les yeux : sur DVD, elles seront accessibles au prêt dès janvier, auprès de la Cinémathèque de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

"Mémoires du monde, cent films de la Cinémathèque de la Fédération Wallonie-Bruxelles", Marianne Thys, Yellow Now, 252 p.,28€

www.cinematheque.cfwb.be