Raoul crie pour la vie

Leur initiative est rare et réjouissante. S’appeler "Raoul collectif" donne déjà, immédiatement, un air d’utopie libératrice et de retour fécond aux idées libertaires de mai 68. Ce nouveau collectif présente son premier spectacle à partir de mardi au Théâtre National : "Le Signal du promeneur", fruit de près de quatre ans de travail et de réflexion.

Guy Duplat

Rencontre

Leur initiative est rare et réjouissante. S’appeler "Raoul collectif" donne déjà, immédiatement, un air d’utopie libératrice et de retour fécond aux idées libertaires de mai 68. Ce nouveau collectif présente son premier spectacle à partir de mardi au Théâtre National : "Le Signal du promeneur", fruit de près de quatre ans de travail et de réflexion.

Romain David, Jérôme de Falloise, David Murgia, Benoît Piret et Jean-Baptiste Szezot sont devant nous, assis à une table du National où ils répètent leur spectacle. Pour celui-ci, ils font tout ensemble, l’écriture, la mise en scène, le jeu des acteurs. Sans chef. Tous ensemble, y compris pour rencontrer la presse. Entre eux, la parole s’échange, rebondit, fuse.

Ils se sont rencontrés au Conservatoire de Liège où ils ont appris à s’apprécier et à constater qu’ils avaient les mêmes questions sur la vie, le théâtre, le rôle du théâtre pour questionner la vie : si notre société fonce droit sur un mur, comment l’individu peut-il résister, trouver sa liberté voire sa jouissance ? Et comment peut-on ensuite reconstruire un vivre ensemble ?

C’est un collectif d’hommes avec des références culturelles d’hommes. Un hasard, disent-ils, même si cela crée entre eux un lien de "fratrie ". Mais il y a deux figures féminines autour d’eux : Edith Bertholet, qui assiste à la mise en scène, et Sarah Testa, qui apporte "un regard extérieur".

Leurs questions s’appuient sur leurs nombreuses lectures dont ils parlent abondamment et qui, souvent, rappellent à nouveau mai 68. Raoul Vaneigem d’abord, le "pape" situationniste qui écrivit le livre culte des étudiants d’alors : "Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations". Vaneigem est toujours mobilisé, avec chaque année un nouveau livre. Vaneigem en appelle toujours à la vie plus qu’à la survie, à la jouissance plus qu’à l’aliénation au travail. Il invite à se battre pour un monde où l’humain, la solidarité, le respect de la nature, la liberté primeraient enfin sur la société du spectacle, de l’économie à tout va et de la "réification" des personnes. Lui qui sort peu est venu à Liège rencontrer ce collectif qui depuis, porte son prénom.

Mais ils invoquent aussi "Mars" de Fritz Zorn, ou "L’Adversaire" d’Emmanuel Carrère qui raconte l’histoire de Jean-Claude Romand, ce "médecin" qui s’inventa une vie et dut se résoudre à tuer sa famille quand ses mensonges devenaient intenables. Ils citent la fuite de Christopher McCandless (incarné par Sean Penn dans "Into the Wild") ou Stig Dagerman et "Notre besoin de consolation impossible à rassasier".

Si chaque membre du collectif a par ailleurs d’autres activités (théâtre, cinéma), ils se retrouvent pour ce projet autour d’une table qu’ils appellent "l’œuf" (" ou la poule ", ajoutent-ils).

Jean-Louis Colinet directeur du National, a été séduit par leur projet et les a aidés en programmant un "work in progress" au dernier Festival de Liège et maintenant, la création.

Ils s’intéressent bien sûr, à la démarche des "indignés" qui sont souvent de leur génération et qui se posent les mêmes questions du comment vivre dans la société. Ils partagent les cris de Vaneigem, "pas seulement le cri d’alarme, mais surtout le cri de vie, le cri de l’enfance, le cri d’être vivant ".

Le titre est en deux mots : le "signal" est celui de l’indignation. Le mot "promeneur" renvoie à l’importance pour eux de la marche, "de la fuite qui permet de prendre de la distance et de mieux voir les choses ". Ils ont d’ailleurs préparé leur spectacle par une marche à cinq dans les Ardennes et dans les Cévennes. "La marche permet à la fois d’être seul et de se retrouver en groupe ." Ils citent les grands marcheurs philosophes du retour à la nature comme Thoreau. Ils auraient pu évoquer Francis Alÿs, dont les performances artistiques sont basées sur la marche.

Leur spectacle part de cinq promeneurs qui avancent vers une clairière. Ils interrogent leurs révolutions individuelles, voient que leurs fractures sont des symptômes utiles. "Soyons frères parce que nous sommes perdus, se disent-ils. Chacun est porteur d’une fracture individuelle qui peut être une libération." Mais ces promeneurs sont aussi dépassés par ce que leur arrive. Il y a dans toute cette (dé)marche une part de doute, de vide, quelque chose qui n’est pas analysable. Heureusement, car c’est dans cet interstice que se place l’art.

Fort cérébral tout ça ? Nullement, à voir les cinq "compères" et leur enthousiasme communicateur. "Nous voulons parler de la joie de la liberté, ne jamais être cérébral ni surtout moralisateur, y ajouter de la musique."

A découvrir dès mardi.

"Le Signal du promeneur" par Raoul collectif, du 10 au 20 janvier, Théâtre National, 02/2035303