La magie de Macherot

Une nouvelle fois, c’est une exposition quatre étoiles qu’accueillent les cimaises de la Maison de la bande dessinée, rendant hommage à Raymond Macherot via quelque 150 planches originales, à l’encre de Chine, en provenance de collections privées, réunies par les soins de François Deneyer. Rien, bien entendu, n’est ici à vendre. Quel bonheur, quelle émotion, de se trouver en présence de ces originaux en noir et blanc, tirés de "Pas de salami pour Célimène", "Le Bosquet hanté", "Zizanion le Terrible" ou "Clifton à New York", etc., et nés de la main et de l’imagination de ce poète/moraliste qui ne fut hélas pas toujours placé au rang qui lui revient : le premier.

Francis Matthys

Une nouvelle fois, c’est une exposition quatre étoiles qu’accueillent les cimaises de la Maison de la bande dessinée, rendant hommage à Raymond Macherot via quelque 150 planches originales, à l’encre de Chine, en provenance de collections privées, réunies par les soins de François Deneyer. Rien, bien entendu, n’est ici à vendre. Quel bonheur, quelle émotion, de se trouver en présence de ces originaux en noir et blanc, tirés de "Pas de salami pour Célimène", "Le Bosquet hanté", "Zizanion le Terrible" ou "Clifton à New York", etc., et nés de la main et de l’imagination de ce poète/moraliste qui ne fut hélas pas toujours placé au rang qui lui revient : le premier.

Né à Verviers le 30 mars 1924, mort à Polleur le 26 septembre 2008, c’est en tant que caricaturiste, sous le pseudonyme de Zara, qu’il débuta au lendemain de la guerre ; en 1948 sera éditée une farde contenant vingt de ses cartoons, préfacée par le regretté Jacques Meuris qui, des années durant, fut l’un des critiques d’art de "La Libre Belgique".

Sur les conseils de Jacques Martin (qui venait de créer "Alix"), Macherot s’oriente alors vers la bande dessinée (on parlait en ce temps-là d’"histoires en images"), optant pour un graphisme réaliste dont l’on trouvera trace dans des récits de 4 ou 5 pages, publiés dans "Tintin" à l’aube des années 50, ou dans de rarissimes planches restées inédites du "Chevalier Blanc", série médiévale que finalement mettra en page Fred Funcken dans le même journal "Tintin".

Les premières planches fantaisistes de Macherot - "Mission Chèvrefeuille" - y paraîtront en 1953 ; l’année suivante le le révélera aux dizaines de milliers de lecteurs de l’hebdomadaire, grâce à "Chlorophylle contre les rats noirs" où le lérot et la ronchonne souris Minimum affrontent les hordes de l’impitoyable Anthracite. Avec Chlorophylle, un héros est né mais, surtout, commence une saga délicieuse, toute d’intelligence verbale et graphique. On peut comparer le génie de Macherot à celui de Calvo ("La Bête est morte !"), l’un et l’autre ayant naturellement été influencés par Walt Disney.

La belle exposition bruxelloise rappelle qu’à l’instar de Jijé, Raymond Macherot (qui chérissait la liberté) refusa d’être prisonnier d’une seule série. Aussi, avec bonheur sinon avec grand succès commercial, passa-t-il volontiers d’un personnage à l’autre, dans des récits (parfois scénarisés par Paul Deliège) qui n’ont pas pris une ride et dont la tendresse autant que l’humour continuent d’émerveiller.

Après Chlorophylle, Macherot créera donc le très british colonel Clifton et le vieux loup de mer qu’est le Père La Houle avant de mettre en page des aventures d’une fantaisie exceptionnelle.

Dans le catalogue de l’exposition, François Deneyer observe, à propos des "Chlorophylle", que la série animalière de R.M. "est une satire à la fois burlesque et cruelle de notre société et des institutions, telles que la royauté, la politique, l’armée, l’intelligentsia. ÀA ce titre, Macherot était certainement un auteur à l’avant-garde de l’explosion contestataire de mai 1968".

Quand il quitte "Tintin" pour "Spirou", en 1964, c’est pour publier "Chaminou et le Khrompire", qui se déroule en Zoolande : qu’attend-on pour rééditer cet album si méconnu en son temps ? Enfin surgiront la grognonne souris Sibylline, son fiancé Taboum, le corbeau Flouzemaker et le rat Anathème, cousin spirituel d’Anthracite, dans une fresque irrésistible que Macherot dessinera de 1965 à 1990 et qu’André Taymans a naguère reprise avec talent.

Signalons que Casterman réédite l’intégrale de "Sibylline" ; deux des cinq volumes prévus - qui totaliseront plus de mille pages - ont déjà paru, introduits par des dossiers soigneusement établis par Stephan Caluwaerts (222 et 192 pp., chacun : env. 25 €) : une adorable saga fantastique en milieu champêtre, dont cette intégrale ne restitue cependant pas toujours les délicates couleurs d’origine. Espérons, enfin, qu’à son tour "Chlorophylle" fasse bientôt l’objet d’une intégrale, au Lombard. On s’en réjouit d’avance.

Maison de la Bande dessinée (1, bd de l’Impératrice, 1000 Bruxelles), attenante à la Gare centrale. Jusqu’au 10 juin, du mardi au dimanche de 10 à 18h. Infos : www.jije.org