Alexandre von Sivers En 4 dates

1943 : le jour le plus important de mon existence est certainement celui de ma naissance (Jeanne Calment, décédée à plus de 122 ans, avait déjà répondu dans le même sens à une interview). J’ai été conçu à Berlin, et ma mère, en mars 1943, a été accoucher à la campagne (en Pologne, dans un village au nom imprononçable) : ce fut sans doute une sage décision, car il pleuvait des bombes à Berlin en ce temps-là.

1943 : le jour le plus important de mon existence est certainement celui de ma naissance (Jeanne Calment, décédée à plus de 122 ans, avait déjà répondu dans le même sens à une interview). J’ai été conçu à Berlin, et ma mère, en mars 1943, a été accoucher à la campagne (en Pologne, dans un village au nom imprononçable) : ce fut sans doute une sage décision, car il pleuvait des bombes à Berlin en ce temps-là.

1951-52 : à part ça, je me souviens de ma première masturbation, vers huit ou neuf ans : je lisais l’épisode de la séduction d’Ulysse par la magicienne Circé, dans "L’Odyssée". Ce n’est que plus tard que je devais découvrir que je n’étais pas le seul à pouvoir m’offrir, à peu de frais, ce plaisir dit solitaire. Et ce n’est que plus tard encore que je me suis aperçu qu’à deux, c’était encore mieux, et qu’il y avait là, peut-être, l’une des clés du bonheur.

1957 : à quatorze ans, je fis l’expérience de la réussite et de l’échec. J’ai appris que je pouvais, sans trop d’effort, recueillir un certain succès. Chaque élève devait faire un exposé devant ses camarades. Moi, j’ai parlé de Stravinski et de mon admiration pour "L’Oiseau de feu", "Pétrouchka" et "Le Sacre du printemps". Ma prestation avait suscité un certain amusement, sans doute lié à ma manière de prononcer Stravinski à la russe (avec le "r" roulé et l’accent tonique sur la deuxième syllabe), mais aussi, je l’espère, à ma manière de parler librement, sans "réciter", d’un sujet qui me passionnait. J’eus droit à des applaudissements, ce qui n’était pas l’usage en classe.

La même année, je connus l’expérience cuisante de l’échec. J’avais participé, précédemment, à un concours de piano organisé au sein de mon école. J’y avais remporté le premier prix en exécutant "Solfegietto", de Karl Philipp Emmanuel Bach, un morceau brillant, dont les traits en doubles croches "tombent bien dans les doigts" et peuvent donner l’illusion de la virtuosité. Cette fois-ci, j’avais choisi "Polichinelle", de Rachmaninov, un morceau de bravoure aux effets dramatico-romantiques. Mais le morceau était manifestement au-dessus de mes forces, et je l’avais mal travaillé. Il en résulta une bouillabaisse informe, et le jury refusa de me coter

Dans les années 70 : les studios 7 et 8 de la Maison de la Radio, à la place Flagey (on réalisait encore des "dramatiques radio" à l’époque), ont été les témoins de mes premiers balbutiements devant un micro. Je me souviens de la première séance, où j’étais dirigé par mon professeur de Conservatoire, Georges Genicot, qui était en même temps "metteur en ondes" permanent : " Alexandre, vous êtes dans le champ mort, mettez-vous bien devant le micro, ne faites pas de bruit avec vos pages et tâchez de ressentir un peu ce que vous dites ! "

Ces expériences m’ont appris que les échecs sont au moins aussi instructifs que les succès. Il ne suffit pas de compter sur son "charisme personnel", il faut y ajouter une bonne dose de travail et ne pas péter plus haut que son cul.