"De rouille et d’os" : d’Audiard et de mélo

C’était le grand jour, hier, pour Marion Cotillard et Matthias Schoenaerts adoptés par les médias qui ont préparé son patronyme à toutes les sauces.

Fernand Denis

C’était le grand jour, hier, pour Marion Cotillard et Matthias Schoenaerts adoptés par les médias qui ont préparé son patronyme à toutes les sauces.

Jacques Audiard aime prendre ses personnages comme s’ils venaient de les accoucher. Hier, c’était Malik (un futur prophète) déboulant en prison. Aujourd’hui, c’est Ali. Il fait du stop, un petit garçon sur les larges épaules. Il monte dans un train, fouille une à une les petites poubelles pour trouver un croissant entamé, un fond de bouteille d’eau, car le gamin hurle de faim. Ils débarquent à Cannes. Ali a forcément une histoire, mais on n’en saura rien, on apprend juste qu’il a une sœur. Il s’installe chez elle, dépose le petit et s’en va courir. C’est elle qui va lui trouver une école, des vêtements. Ali a déjà décroché du travail : videur dans une boîte de nuit. Il a la carrure et les poings. Une bagarre éclate, il dégage les combattants vite fait et découvre une jeune femme tout en dessous, le visage en sang. Il la raccompagne, découvre son job. Dresseuse d’orques. Impressionné, il lui laisse son numéro.

C’est bien longtemps plus tard, qu’elle le rappelle. Entre-temps, elle a dû faire les gros titres dans les journaux, un accident au Marineland lui a coûté les jambes. Elle vit désormais recluse dans un appart médicalisé. Il débarque, tire les tentures, ouvre la fenêtre, l’emmène prendre l’air, l’installe sur un transat au bord de la mer et s’en va plonger. C’est trop fort, elle veut y aller aussi. Il ne se pose pas de questions. Ni une ni deux et il la dépose dans l’eau où elle retrouve ses sensations de sirène. La force d’aller de l’avant aussi.

La situation annonce un mélodrame bien crapuleux, mais justement, ça ne se déroule pas du tout comme prévu. Au lieu de pousser l’émotion à son paroxysme, comme le veut le genre, Audiard la cadenasse, la surgèle. Ni pitié, ni compassion, ni même sentiment. Pas d’état d’âme chez Ali. A-t-il seulement une âme ? Pas d’émotion mais un paradoxal mélange de violence et de tendresse dans les rapports de vie, de sexe. Juste l’instinct ! Les questions, il ne s’en pose pas. Comme il ne se demande pas ce qu’il peut advenir aux salariés surveillés par les caméras clandestines placées avec son pote (un Bouli sec, à contre-emploi).

Ali est-il un vraiment un être humain ou juste un animal qui mange, copule, se bat ? Le spectateur se pose la question, est-il juste une bête. Pas une bête sauvage mais pas civilisée pour autant !

Le handicap (Emmanuelle Devos était sourde dans "Sur mes lèvres"), l’apprentissage (Romain Duris travaillait son piano dans "De battre mon cœur s’est arrêté"), le rapport au père (qui éduque Malik à la délinquance dans "Un prophète"), les flashes d’extrême violence, voila les atouts d’Audiard qu’il rebat à chaque film. Pourtant, ceux-ci ne se ressemblent pas. D’abord, il change de genre, ici le mélodrame, et y injecte de l’intime à sa façon. Ensuite, la question de fond diffère. Où se situe la frontière entre l’homme et l’animal ou plutôt que partagent-ils ? L’instinct ? S’interroge Audiard, interpellant régulièrement le spectateur tout au long du film.

Puis Audiard est un styliste, cherchant une forme en phase avec son sujet, une image, comment dire, fortement réelle, pas de reportage mais frémissante, réaliste sans être plate.

Matthias Schoenaerts est très impressionnant, une vraie tête de taureau, une vraie bête de corrida. Le combat, il aime cela, le choc des chairs, l’odeur du sang, l’excitation virile, la giclée d’adrénaline, la pulsion animale. Il projette l’interrogation d’Audiard avec une force inouïe : est-ce le drame qui nous rend humain ? Le voila déjà candidat sérieux au prix d’interprétation, de même que sa partenaire, Marion Cotillard, rugueuse, dont la direction d’Audiard balaie toutes les réserves que la "Môme" pouvait encore inspirer. Elle est parfaite, dans un rôle propice à tous les dérapages.

Tant sur le fond que sur la forme, Jacques Audiard mène son mélodrame avec doigté, interpelle le spectateur avec des questions profondes et palpitantes jusqu’à la dernière. De battre son cœur s’est-il arrêté ?

"De rouille et d’os" est sorti simultanément à Cannes et sur les écrans belges. Un entretien avec Matthias Schoenaerts est paru dans "La Libre Belgique", avec Jacques Audiard dans "La Libre Culture" du mercredi 16 mai.