Les choix de Patrice Chéreau

Patrice Chéreau est un des plus grands metteurs en scène de théâtre et d’opéra, réalisateur et scénariste de cinéma. Il fut le "grand invité du Louvre" en 2010. On a pu voir ces derniers mois plusieurs de ses spectacles en Belgique, "La Douleur" de Duras avec Dominique Blanc, "Coma" texte bouleversant de Guyotat, "Rêve d’automne" sur un texte de John Fosse. Il sera, les 3 et 4 octobre, l’invité spécial de La Monnaie et de la Cinémathèque royale (lire ci-dessous). Entretien.

Guy Duplat

Entretien

Patrice Chéreau est un des plus grands metteurs en scène de théâtre et d’opéra, réalisateur et scénariste de cinéma. Il fut le "grand invité du Louvre" en 2010. On a pu voir ces derniers mois plusieurs de ses spectacles en Belgique, "La Douleur" de Duras avec Dominique Blanc, "Coma" texte bouleversant de Guyotat, "Rêve d’automne" sur un texte de John Fosse. Il sera, les 3 et 4 octobre, l’invité spécial de La Monnaie et de la Cinémathèque royale (lire ci-dessous). Entretien.

Vous serez le 3 octobre prochain à la Cinémathèque royale pour une “carte blanche” et vous introduirez le premier film que vous avez choisi et qui sera donné ce soir-là : “M le maudit” de Fritz Lang. On connaît votre amour pour l’expressionnisme allemand.

Enfant, j’ai développé une vraie passion pour l’expressionnisme allemand. Mais j’aimais bien aussi Eisenstein, Orson Welles, ils ont fait le plus beau cinéma du monde. Je me suis éduqué au cinéma à travers ces films-là. J’ai bien dû voir une bonne dizaine de fois "M le Maudit". Ce qui me touche dans ce film est son incroyable complexité. Ce sont des truands qui à la fin, veulent faire la justice. Un film paradoxal où on en arrive à prendre la défense de cet homme qui pourtant tue les petites filles. C’est d’une ambiguïté admirable.

Dans vos choix, on retrouve Bergman, Gus Van Sant, jusqu’à des films actuels comme “Une séparation” d’Asghar Farhadi. Qu’est-ce qui unit ces films ?

On ne sait jamais pourquoi on aime un film. On est frappé par une histoire et par la façon avec laquelle elle est traitée. On est ému par une écriture, une dimension novatrice dans le traitement.

Vous aviez dit un jour que votre objectif est de “raconter le monde à travers mon propre désir”. C’est peut-être cela que font ces artistes que vous aimez ?

On passe sa vie à tenter de définir ce qu’on pense mais la vérité est plus simple. Le travail que je fais est artisanal, il est poussé par la volonté ferme de dire quelque chose, fruit d’un long et patient travail.

Parallèlement au cinéma, vous continuez un important travail de théâtre. Quelle différence faites-vous entre les deux ?

Je n’ai jamais renoncé au théâtre et n’y renoncerai jamais. On répète que la différence tient à la présence des acteurs, à la catharsis, etc. mais moi, je ne fais pas de différence entre cinéma et théâtre qui sont deux techniques pour raconter des histoires. D’ailleurs, quand je tourne un film, je suis avec des acteurs présents avec des corps vivants, comme au théâtre. Et le risque pour l’acteur est le même. Jouer chaque soir devant un public ou un jour devant une caméra est chaque fois risqué.

Il est étonnant que malgré le cinéma, la télévision, le monde virtuel d’aujourd’hui, le théâtre continue et se porte bien.

Car le théâtre est immortel. Il existera toujours des gens qui se lèveront devant d’autres gens. Par contre, je ne suis pas certain que le cinéma existera toujours.

Vous êtes un grand découvreur de textes : Jon Fosse, Guyotat, Dostoïevski, Duras (sa bouleversante “Douleur”). Que cherchez-vous dans un texte ?

Je ne cherche rien mais très vite je vois si un texte me touche et crée chez moi une émotion. C’est comme quand on lit un roman ou découvre une pièce, on se rend très vite compte si on sera touché ou pas. Mais après l’émotion, il y a le travail, long et difficile, il prend de l’énergie.

Dans la légende du Grand Inquisiteur de Dostoïevski, celui-ci dit à Jésus que les hommes ne veulent pas être libres et sont contents avec des jeux et des miracles. N’est-ce pas une allégorie très actuelle ? L’art peut-il être un contrepoint ?

Ce texte est effectivement incroyablement prémonitoire. Quant au rôle de l’art, je n’en sais rien. On peut dire que le monde évolue mal, mais à quoi cela servirait-il ? Je suis par nature optimiste, volontaire. Les regrets et ressassements du passé ne servent à rien. Le monde change et dans ce monde renouvelé, j’ai toujours du plaisir à travailler. Je me suis arrangé tout au long de ma vie pour que ce plaisir de travailler ne cesse jamais. Même si j’ai parfois une petite anxiété d’être sans travail. Et cela continuera comme cela tant que je le pourrai. Il faut avancer et le fait que les choses bougent est déjà un plaisir.

La gauche au pouvoir à Paris vous réjouit ?

Evidemment, même si je mesure les énormes difficultés auxquelles elle doit faire face. Mais il y a un domaine qui m’inquiète beaucoup, c’est l’idée européenne. Je suis triste qu’on puisse en Europe gagner des élections sans parler d’Europe. Je suis profondément européen, je parle plusieurs langues, l’Europe m’importe. Mais l’engagement pour l’Europe régresse. Les gens ne voient plus ce que l’Europe leur a apporté, Ils se replient sur eux-mêmes, voire sur une partie d’eux-mêmes. Tout le monde a oublié qu’en 1945, l’idée européenne mettait fin à 140 ans de guerres. Mais c’est oublié et aujourd’hui tout peut à nouveau s’envenimer.

Vous aviez dit aussi : “Comment garder du désir pour ne pas succomber à la peur ?” Vous avez toujours aimé vos acteurs et actrices, qui, d’ailleurs vous le rendent bien.

Tous ces acteurs que j’ai rencontrés furent essentiels et la plupart de ceux avec qui je travaille aujourd’hui, m’étaient encore inconnus il y a dix ans.

Vous avez aussi mis en scène à l’opéra, depuis le “Ring” et “Lulu” que vous viendrez commenter à La Monnaie le 4 octobre, jusqu’à “La maison des morts” de Janacek que vous avez créé à Aix. L’opéra est-il élitiste ?

Il est élitiste, cher et on essaie qu’il ne meure pas avec des mises en scène nouvelles, c’est vrai, mais j’aime l’opéra car il me permet de faire de la mise en scène, épaulé par la musique d’un compositeur. C’est magnifique de travailler sur la musique qui est un art plus sophistiqué que le théâtre et impose par exemple des moments rapides et d’autres lents. Nous avons beaucoup à apprendre de la musique.

Qui appréciez-vous en théâtre et en danse ?

Tant de gens. Ce sont surtout les chorégraphes et les danseurs que j’apprécie. Les danseurs s’imposent une telle discipline ! J’apprécie beaucoup le travail de Thierry Thieû Niang avec qui j’ai monté plusieurs spectacles mais j’ai aussi une très grande admiration pour Anne Teresa De Keersmaeker. qui fait des choses formidables, atteignant l’émotion à travers la rigueur. Je serais incapable de faire comme elle.