Permeke grandeur nature

Terrien de mèche avec la pesanteur fumante de la terre des Flandres. Marin complice de mers d’orages et d’outrages. Homme de bien sensible aux affres du monde en des temps d’inclémence. Arbitre du temps et de l’espace, de la matière qui flambe, grève, assourdit ou rayonne. Poète de l’énergie, de l’instinct, dramaturge des silences qui pèsent ou qui ancrent, Permeke fut ce géant aux pieds qui labouraient la glaise, aux mains qui signaient les duretés passagères indissociables des quotidiens lourds mais dociles.

Roger Pierre Turine

Terrien de mèche avec la pesanteur fumante de la terre des Flandres. Marin complice de mers d’orages et d’outrages. Homme de bien sensible aux affres du monde en des temps d’inclémence. Arbitre du temps et de l’espace, de la matière qui flambe, grève, assourdit ou rayonne. Poète de l’énergie, de l’instinct, dramaturge des silences qui pèsent ou qui ancrent, Permeke fut ce géant aux pieds qui labouraient la glaise, aux mains qui signaient les duretés passagères indissociables des quotidiens lourds mais dociles.

Son regard voyait tout, entendait tout, savait les regrets, les désirs, les secrets de ces paysans et paysannes, de ces pêcheurs, de ces femmes d’ouvrage dont il se sentait proche par élection. De 1920 à 1950, mieux que personne, il sut la force des atmosphères. Bruns opaques, terres de Sienne, ocres joyeux, noirs bitumeux, verts et jaunes appareillés aux printemps, Constant Permeke fut un peintre rare, un dessinateur d’exception (ah, ses fusains éblouissants !), un sculpteur dans la puissance de l’âge. Un créateur flamand jusqu’au bout de ses repères les plus classiques, un héritier de Rubens pour ses ondes baroques, de Bruegel pour sa tendresse envers les humbles. Tonitruant et silencieux. Peintures, dessins, sculptures. Et des thèmes de prédilection d’une vie à tu et à toi avec les éléments de l’existence. Et ceci confère à son art, qu’on pourrait dire de nos régions basses, sombres, pluvieuses et terreuses, une portée largement universelle. Un art vrai ici, là-bas, partout. L’art de la vie qui se trame au labeur rude des saisons.

Les chefs-d’œuvre de Permeke sont légion, et si le musée des Beaux-Arts n’a pas prêté tous les siens, notamment ses "Fiancés" qui abrutissent l’espace de sensations déterminées, le plus grand nombre est d’une partie qui rend un juste hommage à un artiste rayonnant par l’amplitude de son geste, de ses traits, de ses gueules à l’ouvrage comme à l’offrande. Les chefs-d’œuvre sont si monumentaux, si forts, si brusques dans leur noble pesanteur qu’on eût pu se passer de deux bonnes dizaines de pièces moins heureusement abouties, plus lâches, plus caricaturales parfois.

Willy Van den Bussche, le commissaire de cette rétrospective, directeur honoraire des musées d’Art moderne d’Ostende (ex-PMMK, aujourd’hui MuZEE), connaît bien l’œuvre du géant Constant pour l’avoir pratiquée des décennies durant. Sans doute a-t-il voulu, en son for, montrer l’étendue d’un registre à facettes diverses. Il n’empêche, le trop-plein, quand l’à peu près se mêle aux traits de génie, édulcore l’œuvre entier de lassitude. Dommage dans le cas d’un homme pareil, démiurge flamand aux pieds de tireur à l’arc (qu’il fut) plantés face au ciel, aux mains de débardeur, chaleureux à force de traquer ses semblables appesantis aux champs.

Accueillis par "La Grande Marine" de 1935 et un buste de "Niobé" (1938) tout en rondeurs, nous fermons la ronde avec, joyaux de la couronne des arts, "Paysage doré" (1945), "Marie-Lou", 1939, aux allures de déesse-mère, "Eté en Flandre" de 1935, "La moisson" (1937) du musée d’Ixelles, "Le pain quotidien" (1950), "Paysage breton" (1951) et, in fine, "L’adieu" (1948), qui fit dire à un Permeke bouleversé par la mort de sa femme : "Tu vois à quel point ma vie a été ordinaire." Formes carrées et massives, matières abruptes, tonalités sourdes, maternités, douleurs, Permeke (1886-1952) a porté les émotions essentielles. Richesse, trésor, lumière, pérennité.

Constant Permeke rétrospective, Bozar, beau livre par Willy Van den Bussche au Fonds Mercator. Jusqu’au 20 janvier. Infos : 02.507.82.00 et www.bozar.be Permeke aussi au musée des Beaux-Arts d’Anvers, aux musées royaux des Beaux-Arts de Bruxelles, au musée Permeke à Jabbeke.