Thierry De Cordier : "Je suis un philosophant qui peint"

A la fin de l’exposition Permeke, se trouve une autre exposition, petite, mais consacrée à un artiste magnifique qu’on a trop peu l’occasion de voir dans nos musées (ces dernières années, on le vit surtout à la galerie Xavier Hufkens). Le commissaire de l’expo Pemeke voyait une filiation entre Permeke et Thierry De Cordier, mais celui-ci n’aime pas cette idée : "J’ai passé tout mon temps ces dernières années, nous dit-il, à rejeter ce préjugé que je serais un peintre de la terre, de la campagne, de la Flandre, et me lier à Permeke risque de ressusciter cette idée."

Guy Duplat

Rencontre

A la fin de l’exposition Permeke, se trouve une autre exposition, petite, mais consacrée à un artiste magnifique qu’on a trop peu l’occasion de voir dans nos musées (ces dernières années, on le vit surtout à la galerie Xavier Hufkens). Le commissaire de l’expo Pemeke voyait une filiation entre Permeke et Thierry De Cordier, mais celui-ci n’aime pas cette idée : "J’ai passé tout mon temps ces dernières années, nous dit-il, à rejeter ce préjugé que je serais un peintre de la terre, de la campagne, de la Flandre, et me lier à Permeke risque de ressusciter cette idée."

Bozar a bien séparé les deux et a placé Thierry De Cordier avec quelques tableaux seulement dans une belle salle finale. L’artiste a eu l’idée d’y prévoir un fauteuil confortable venu du musée d’Anvers, pour bien marquer qu’on entrait là dans un autre monde. Sur un mur, il a affiché un très beau texte qui parle du sublime, de l’enchantement, "d’une peinture massivement silencieuse qui n’agit qu’en elle-même. D’un peinture qui demeure sans pourquoi". "Faut-il nécessairement dire quelque chose ? La commenter ? Vouloir l’expliquer ?", dit-il. "Les œuvres ici réunies ne sont ni intéressantes ni sociales au sens où le veulent les journalistes et la critique aujourd’hui. Elles sont radicalement désintéressées du quotidien et de son spectacle navrant. Autrement dit, elles s’en tapent !"

Les tableaux choisis sont de grands paysages peints ces dernières années. D’abord, un chemin de campagne, mais celui-ci se transforme peu à peu en mer, en vagues. L’océan et la terre se mélangent dans des tourbillons vert et gris, dans des peintures hors du temps, qui renvoient à toutes les époques et à tous les lieux. Une peinture du "sublime".

Thierry De Cordier, né en 1954, est certainement un des plus grands artistes belges de ces dernières années même s’il se fait rare, peint peu et fuit les mondanités diverses. On espère toujours une grande rétrospective (aura-t-elle lieu en 2014 au musée des Beaux-Arts ?). Après avoir habité quelques années en Auvergne, il est revenu à Ostende où il habite un ancien bâtiment industriel du port aménagé en maison et en atelier. Il y a trouvé le calme nécessaire pour y peindre ses œuvres qui bouleversaient tant Claude Berri, le grand cinéaste et collectionneur français. On a vu ses derniers tableaux à la galerie Hufkens : des marines vertes et violentes ou de grands tableaux noirs qui sont des crucifixions disparues sous le noir, ne laissant au-dessus, en guise d’INRI, qu’un panneau "Nada" (rien).

Dans son atelier à Ostende, on découvre un seul tableau, mais bouleversant d’un homme portant des stigmates et sortant de la nuit, une image de la destinée humaine. Thierry De Cordier défie les modes et les coteries, il rejoint les fulgurances de l’art, y compris celles du Moyen Age. Athée, il est profondément spirituel, en perpétuel questionnement.

Pour l’hôpital psychiatrique de Duffel, il a construit une magnifique "chapelle du rien". Un lieu minimaliste, d’une beauté parfaite, qui appelle à la méditation et au face-à-face avec soi, car comme le dit l’artiste, il faut d’abord faire le vide en soi pour pouvoir ensuite se regarder. Le "rien" n’est pas sans contenu, le vide signifie le repos, le silence, l’endroit où poser les ultimes questions. Comme lorsqu’on marche seul dans le désert. "Pour être rempli, il faut trouver le vide", disait Bernard de Clairvaux.

"J’aurais voulu présenter à Bozar mes toutes dernières peintures, mais je n’en ai pas eu le temps. De la mer qu’on voit à Bozar, je suis passé à la montagne mêlée à la mer et même à des montagnes comme des murs, comme on les peint en Chine. Je vais vers des ‘outre-paysages’ qui avancent vers le blanc absolu, le tout blanc comme les tableaux de Robert Ryman. J’utilise la peinture pour la porter à ses limites. Au-delà du blanc, on ne peut plus aller. C’est comme le mur de Planck en physique, au-delà duquel on ne sait plus rien."

Chez De Cordier, la peinture est mentale même si elle est très physique aussi par la succession de couches qu’il superpose. S’il habite Ostende, jamais il ne voit la mer et celle qu’il peint est celle qu’il imagine, mêlée à des idées de montagnes et de campagnes. Ses paysages sont philosophiques. "Ma recherche n’a rien à voir avec le quotidi en, avec le sociologique. Je me qualifie de ‘philosophant qui peint’. Je ne suis pas un mystique car je n’en mène pas du tout la vie austère, mais j’ai parfois la capacité d’incarner le mystique dans mes peintures. Je fais cependant attention à ne faire que frôler les frontières car elles touchent à la folie. Comme j’en ai peur, je veille à garder une distance sécurisante."

Thierry De Cordier s’intéresse, à contre-courant des modes actuelles, à des concepts comme le beau, le mystère et le sublime. "J’ai repris sur un tableau ce vers du poète John Care : ‘L’or et la beauté s’enfuient’. Le sublime commence là où les choses à la fois vous attirent et vous repoussent. Le photographe Jean-Marc Bustamante me disait qu’il était préoccupé par le beau mais il estimait que moi j’étais en dehors, au-delà, et que c’était là que se trouvait le sublime."

Dans son texte sur le mur de Bozar, De Cordier se demande s’il faut encore dire quelque chose : "Les mots ne peuvent pas exprimer la complexité du sublime. La poésie peut le faire et la peinture peut exprimer des choses impossibles à traduire en mots. Ce texte est doucement provocant, c’est un manifeste doux."