Belgique

Le sujet est tabou. Lorsqu'un djihadiste européen meurt, sa famille se mure le plus souvent dans le silence tant la situation provoque honte et déshonneur. Il est même rare que le corps soit réclamé. Comme l'indique au Monde la sociologue Riva Kastoryano, "aucune glorification de la part de leur famille ou de leur communauté ne fait généralement suite à leur acte. Ni de la part de leur Etat d'origine. C'est surtout le silence, le secret ou la censure qui règnent".

Les autorités belges pourraient bientôt être confrontées à cette gestion délicate puisque, quand l'autopsie sera terminée à Paris, le parquet français "libérera" les restes du corps d'Abdelhamid Abaaoud, ce Belgo-Marocain, instigateur présumé des attentats du 13 novembre. Son père avait initialement préféré ne pas entreprendre de démarches pour récupérer la dépouille de son fils tué lors d'un assaut policier à Saint-Denis. LaLibre.be a appris de bonne source que la famille espère pourtant bel et bien que le cadavre lui soit remis afin de l'enterrer au Maroc. Mais rien n'indique que le royaume chérifien répondra favorablement à cette demande. A titre d'exemple, l'Algérie avait refusé les obsèques sur son sol de Mohamed Merah, le terroriste de Toulouse, invoquant des "raisons d'ordre public".

Que se passera-t-il en cas de rejet marocain ? Les proches devront se rabattre sur la Belgique. La famille Abaaoud réside à Molenbeek mais la commune ne dispose pas de parcelle musulmane. "L'enterrement n'aura donc pas lieu dans ma commune", nous précise la bourgmestre Françoise Schepmans. Selon elle, ces funérailles se tiendront plutôt au cimetière multiconfessionnel, situé sur le territoire de Schaerbeek.

L'intercommunale qui gère la nécropole assure qu'aucune demande en ce sens ne lui est parvenue, ni de la part des proches ni des autorités. "Nous pourrions recevoir ce corps un de ces jours mais sans qu'on nous le présente comme terroriste. Je disposerais juste d'un nom...", indique Ludo Beckers, directeur du cimetière.

Pas de refus a priori

Bien que le bourgmestre de Schaerbeek estime que "la question ne se pose pas encore", il ne s'oppose pas a priori à la présence de la dépouille d’Abdelhamid Abaaoud sur le territoire de sa commune. "Ce n'est pas Ben Laden, on ne peut pas le mettre à la mer. Même les pires crapules ont droit à une tombe. Et les familles qui souhaitent rendre hommage à un défunt ne peuvent être pénalisées", confie Bernard Clerfayt à LaLibre.be. "Si cela devait se confirmer, je demanderais un rapport à la police. Si des motifs de sécurité étaient signalés, comme des troubles potentiels, je prendrais les décisions qui s'imposent. Mais, dans un premier temps, ce sera aux administrateurs du cimetière d'accepter ou de refuser ce corps."

Contacté par LaLibre.be, le président du collège du cimetière se dit surpris d'apprendre que la décision lui revient. Il renvoie plutôt la balle aux bourgmestres. "Les administrateurs ne se positionnent pas par rapport à cela. On demanderait plutôt l'avis des 11 communes que notre intercommunale associe", glisse Saïd Chibani. Un certain flou entoure donc cette prise de décision. (*) 

D'ailleurs, M. Chibani ignorait qu'au sein de la parcelle musulmane de Schaerbeek repose la dépouille d'un membre de la "cellule de Verviers". Ludo Beckers, directeur du cimetière, s'en explique : "Nous l'avions enterré en catimini, sans avertir qui que ce soit. Il y avait plus de policiers que de proches... C'est la meilleure solution pour éviter tout problème. Et aujourdhui, cette sépulture ne cause aucun  trouble."

L'anonymat, une fausse solution

La présence de la tombe de tels individus sur le sol belge provoque pourtant la crainte qu'elle ne devienne un lieu de pèlerinage islamiste. Le débat s'était posé en France en début d'année, suite aux attaques de Charlie Hebdo et de l'hyper cacher. Les mairies où résidaient les frères Kouachi et Amedy Coulibaly avaient accueilli ces morts avec réticence et avaient décidé que les stèles resteraient anonymes.

Selon Bernard Clerfayt, il s'agit là d'une fausse solution puisque aucune autre tombe du cimetière multiconfessionnel n'est anonyme. "S'il n'y en a qu'une où aucun nom ne figure, les gens qui la cherchent la trouveront rapidement...", soutient le maïeur schaerbeekois.

Il revient également à LaLibre.be que la famille de Brahim Abdeslam, l'un des kamikazes de Paris, est favorable à une inhumation en Belgique. Bien que ce résident molenbeekois était de nationalité française, sa famille pourrait demander à ce qu'il soit lui aussi enterré à Schaerbeek. "Dans le cimetière multiconfessionnel, tout le monde peut être inhumé, même des non Belges qui n'ont jamais vécu à Bruxelles", affirme Ludo Beckers.

Il reste à voir comment les autorités compétentes accueilleront ces demandes. Si Abdelhamid Abaaoud et Brahim Abdeslam rejoignaient la nécropole bruxelloise, cela ferait trois terroristes qui y reposent. Et, avec eux, un risque d'autant plus grand que le cimetière ne devienne un lieu de pèlerinage islamiste...


(*) Monsieur Chibani a repris contact avec LaLibre.be le lundi 7 décembre (soit quatre jours après la parution de cet article) pour préciser que la décision de refuser un corps était prise par le collège du cimetière. Les administrateurs qui y siègent représentent les différentes communes que l'intercommunale associe.