Belgique Les aides-ménagères d’Acelya sont montées sur scène pour raconter leur quotidien. Pas rose tous les jours.

O h non, pas une Noire !" La porte se ferme en claquant. Puis se rouvre. L’homme soupire, maugrée : "J’ai quand même besoin qu’on nettoie chez moi". De mauvaise grâce, il fait entrer l’aide-ménagère remplaçante.

Une expérience, presque ordinaire, vécue par une employée d’Acelya, une société de titres-services à finalité sociale créée en 2007 à Bruxelles. "C’est hallucinant ce qu’on entend !", témoigne Céline Laurent, directrice de cette entreprise d’insertion socio-professionnelle. Acelya reçoit ce vendredi le 100e label diversité d’Actiris (lire épinglé).

Des petits commentaires sont assénés tout haut. Du genre : "Chez vous, on n’utilise pas d’aspirateur" ou "Les Noires sont lentes". Une cliente est même allée jusqu’à faire nettoyer ses toilettes par sa femme de ménage tout en lui interdisant de les utiliser. On se pince : est-on bien en 2017, dans la capitale de l’Europe, ou dans l’Amérique profonde des années 60 décrite dans le roman "La Couleur des sentiments" ?

Des valeurs affirmées haut et fort

"Au niveau de l’équipe d’encadrement, on s’est rendu compte que nos aides-ménagères étaient confrontées à de nombreuses situations de racisme et d’intolérance dans leur quotidien, indique Céline Laurent. On a réalisé qu’il y avait un gros travail à faire pour accompagner nos collègues : certaines peuvent faire face mais d’autres sont dépourvues de moyens pour réagir."

Depuis sa création, Acelya fait en sorte que ses employées ne soient pas qu’une force de travail et qu’elles soient impliquées autrement. D’où la constitution en coopérative : sur la centaine de travailleuses (dans les quatre agences bruxelloises), vingt ont des parts et participent au Conseil d’administration.

L’entreprise qui organise depuis le début des formations en communication non violente et du théâtre-forum, s’est lancée en 2015 dans le projet "diversité". "On voulait affirmer haut et fort nos valeurs. Nos clients doivent savoir que nous sélectionnons nos travailleuses en fonction de leurs compétences et pas selon la couleur de peau, l’origine ou la religion".

S’il est parfois difficile pour ces femmes d’exprimer ce qu’elles vivent au quotidien, Acelya a réussi à établir une relation de confiance avec elles. "C’est notre force. Pour qu’on puisse intervenir, il faut que nos collègues nous disent ce qui se passe. On les rencontre chacune chaque semaine - c’est compris dans leur temps de travail. Elles savent qu’elles peuvent se reposer sur nous", assure la directrice.

On n’envoie pas les collègues au casse-pipe

Les clients qui posent des exigences inacceptables, il y en a. Alors, on discute, on argumente. "Certains se résignent en disant : ‘Envoyez-moi qui vous voulez’… Si on sent qu’ils risquent d’être abjects avec une collègue, on va bloquer. Il faut qu’on perçoive une petite ouverture. On ne va pas envoyer nos collègues au casse-pipe : elles restent seules 3 ou 4 heures avec les clients". Il y a parfois de belles surprises, ajoute Céline Laurent : des clients qui vainquent leurs réticences par rapport au voile et passent au-delà de leurs préjugés.

"Je n’ai jamais mal parlé à un client"

Mariame n’est pas de nature à se laisser marcher sur les pieds. "Mais je n’ai jamais mal parlé à un client", dit-elle. L’aide-ménagère, d’origine guinéenne, a claqué la porte d’une société d’intérim pour rejoindre Acelya il y a 5 ans. "Je ne pouvais plus travailler chez une dame chez qui j’allais 3 heures par semaine. Elle m’a dit un jour : ‘Vous les Noires, j’ai appris que vous êtes méchantes’. Alors je lui ai demandé : ‘Moi, j’ai été méchante avec vous ?’ Et je lui ai dit : ‘je ne reviens plus ici’".

L’aide-ménagère a participé à la pièce de théâtre-forum "Petit à petit", écrite par les travailleuses d’Acelya sur la base des histoires recueillies au cours des ateliers de formation. Point d’orgue du projet "diversité" : les saynètes ont été jouées devant 300 personnes dans une salle de Molenbeek, en avril dernier.

"J’avais invité mes clients, raconte Mariame. J’ai joué trois rôles dans la pièce : la cliente gentille; la méchante et une scène dans le métro où on évite une femme voilée." Les douze aides-ménagères qui sont montées sur scène ont répété la pièce pendant deux semaines, chaque après-midi, "Mais il y a un peu de toutes dans chaque saynète", indique Céline Laurent.