Belgique

La mégaprison de Haren, au nord-est de Bruxelles, devrait être le point d’orgue du fameux "Master Plan" fédéral visant à augmenter la capacité pénitentiaire. Ce complexe pourra accueillir 1 190 détenus, répartis sur huit entités : trois pour hommes, une pour femmes et une pour jeunes. Comme pour les prisons récemment inaugurées à Beveren, Leuze-en-Hainaut et Marche, le projet sera réalisé par un consortium d’entreprises privées chargé de la conception, de la construction, du financement et de l’entretien de la prison. L’Etat paiera "une indemnité de disponibilité" pendant 25 ans.

Mais où en est ce projet de "village carcéral" destiné à remplacer les prisons vétustes de Saint-Gilles, Forest et Berkendael ? L’étude d’incidences (sur l’environnement, le cadre de vie, la mobilité…) préalable à l’enquête publique sur le permis de construire est en cours. Elle devrait être bouclée dans les prochaines semaines. Le chantier devrait, lui, durer 32 mois, selon la Régie des bâtiments. La prison de Haren ne devrait donc pas ouvrir avant fin 2018.

Objectif : arrêter le projet

Mais sortira-t-elle vraiment de terre ? Jeudi, une dizaine d’associations représentant le barreau de Bruxelles, la magistrature, les droits de l’homme, l’environnement, des riverains… ont lancé la "Plateforme pour sortir du désastre carcéral" dont l’objectif est clair : stopper le projet de mégaprison à Haren.

Pour l’Association syndicale des magistrats, l’Observatoire des prisons, la Ligue des droits de l’homme…, les raisons sont nombreuses pour renoncer à ce projet.

Bâtonnier au barreau de Bruxelles, Me Stéphane Boonen pointe la difficulté d’accès du site de Haren : une heure et demie en transports en commun ! "Cela nous préoccupe. Pour les détenus, les contacts avec la famille et les services qui lui permettent de ne pas perdre le contact avec la société sont essentiels." Et si les avocats ont d’énormes difficultés à rejoindre Haren où l’on envisage de tenir des chambres du conseil, les droits fondamentaux des détenus ne seront plus garantis, dénonce-t-il. Sans compter qu’une telle instance n’a pas sa place en prison mais au palais de justice. Mais, s’il faut y acheminer à chaque fois le détenu en fourgon blindé, ce sera aussi extrêmement compliqué, coûteux et chronophage.

La plateforme sollicite une rencontre avec les principaux décideurs dans ce dossier : le Premier ministre, les ministres de la Justice et de l’Intérieur, le ministre-Président bruxellois…

La solution alternative à Haren ? On pourrait réhabiliter la prison de Forest "qui est actuellement un cauchemar auquel il faut mettre fin" comme maison d’arrêt, dit Hervé Louveaux, de l’Association syndicale des magistrats. La prison de Saint-Gilles pourrait être rénovée comme maison de peines.

Le ministre de la Justice, Koen Geens, qui veut réduire le nombre de détenus, en diminuant notamment le recours aux détentions préventives, doit aller au bout de sa logique, appuie Alexis Deswaef, président de la Ligue des droits de l’homme. "Haren, un projet très coûteux, est-il encore nécessaire ? Le supprimer, au profit d’une rénovation des prisons proches du palais de justice de Bruxelles donnerait un ballon d’oxygène financier très utile à la Justice."


"Les personnes ne seront plus qu’un numéro de cellule"

Anne Gruwez n’a pas l’habitude de garder sa langue en poche. Juge d’instruction depuis 22 ans à Bruxelles, elle s’est forgé une solide expérience des prisons et des détenus - ses "clients" . Elle était présente, jeudi, "à titre personnel" , pour soutenir les revendications de la "Plateforme pour sortir du désastre carcéral". "Le projet de dégagement des prisons de Bruxelles n’existe pas pour des questions de confort des détenus mais pour des raisons très claires de promotion immobilière. Les terrains où se trouvent les prisons de Forest, de Saint-Gilles et de Berkendael valent cher" , assène-t-elle.

Déshumanisation

La magistrate plaide pour des maisons pénitentiaires de plus petite taille (30 places), "parce que ce que demandent mes clients, c’est d’avoir une existence. Vous n’imaginez pas ce que ça fait d’appeler quelqu’un par son nom" . Alors, dans une prison de 1 200 places comme celle projetée à Haren, avec des centaines de caméras et une surveillance électronique, "les personnes ne seront plus qu’un numéro de cellule" , ajoute-t-elle. Cette déshumanisation serait encore renforcée par la tenue des chambres du conseil dans la prison de Haren : pour des raisons pratiques, un juge d’instruction sera chargé de tous les "clients" (même ceux dont il n’a pas suivi le dossier) qui seront regroupés dans une seule audience.

La surpopulation ? On ne la règle pas par l’extension de la capacité carcérale, croit aussi Anne Gruwez. "On revient au combat de 30 ans sur les parkings : plus on en construit, plus il y a d’autos. C’est la même chose pour les détenus."

Pour autant, la juge ne se dit pas opposée à la détention préventive, "sinon, je ne ferais plus ce métier" . Mais elle évoque la possibilité d’"un roulement" : "On sort le client de la société dans laquelle il vit pour lui proposer un projet de resocialisation pendant quelques mois. Le travail fait dans de bonnes conditions au cours d’une courte détention peut être favorable."

On est très loin de ce modèle aujourd’hui dans les établissements pénitentiaires où 35 à 40 % des détenus sont simplement parqués dans l’attente de leur procès.