Belgique La jeune Brugeoise avait obtenu le droit d’être euthanasiée en raison de souffrances psychiques insupportables. Une soixantaine de psychiatres, professeurs d’université, psychologues… réclament qu’on supprime cette possibilité de la loi de 2002.

" Laura ", 24 ans, devait mourir au cours de l’été. Cette jeune Flamande qui avait obtenu le droit d’être euthanasiée en raison de douleurs psychiques insupportables, qui s’appelle en réalité Emily, est pourtant toujours bien vivante. Le 24 septembre dernier, date fixée pour sa mort programmée dans son studio de Bruges, Emily a renoncé à sa décision de mourir.

L’euthanasie pour cause de souffrances psychiques, surtout quand elle concerne des patients (très) jeunes, divise profondément le milieu médical et laisse béantes certaines questions cruciales : notion d’incurabilité, définition de la souffrance, traitements possibles (ou pas)… Dans une carte blanche publiée mardi dans "De Morgen", 65 professeurs d’université, psychiatres, psychologues… réclament qu’on modifie la loi de 2002 pour que les patients qui souffrent de douleurs psychiques et dont le décès n’est pas prévu à courte échéance n’aient plus accès à l’euthanasie.

Emily, face caméra

Ils s’appuient notamment sur l’histoire d’Emily, et notamment (ce que devaient être…) ses dernières semaines de vie qui ont été suivies, jour après jour, par un journaliste indépendant. Le reportage de 24 minutes, édifiant, a été posté le 10 novembre sur le site de "The Economist".

" 24 & ready to die " ("24 ans et prête à mourir") s’ouvre sur une déclaration, face caméra, d’Emily, sereine et voix posée : "Quand vous verrez ce documentaire, je ne serai plus là"… La jeune femme explique que son désir de mort est inscrit en elle depuis sa plus tendre enfance. Sa première dépression sévère remonte à l’âge de 3 ans; elle a multiplié les tentatives de suicides et les automutilations. Ses avant-bras zébrés de cicatrices en témoignent. "Je suis morte à l’intérieur de moi" , dit-elle. Elle a fait plusieurs séjours en hôpital psychiatrique.

"Parfois, on n’a plus rien à offrir comme traitement" , argumente Lieve Thienpont, psychiatre, un des trois médecins qui a donné son feu vert à l’euthanasie d’Emily.

Adieu

Dans le reportage, on entend notamment la maman de la jeune femme (elle est filmée de dos, ne souhaitant pas apparaître à l’écran). "J’ai essayé de la motiver d’aller voir d’autres psys. Elle m’a dit : Stop, tu vas me perdre". La seule chose que je peux faire pour elle, c’est d’être près d’elle, jusqu’à la fin" , dit cette femme qu’on sent perdue, dépassée face à la décision de sa fille.

Une date est fixée. On voit Emily se rendre à vélo à la "Levenshuis" (la "Maison de vie"...) où elle a rendez-vous pour les dernières modalités pratiques avec le généraliste qui doit pratiquer l’euthanasie et la psychiatre Thienpont. Potion à avaler ou injection létale ? Emily choisit la deuxième possibilité. Le docteur Poot insiste : "On te demandera encore explicitement : veux-tu vraiment, vraiment, vraiment ? Tu peux dire non jusqu’au bout" . Emily repart, à vélo.

On la voit ensuite avec ses deux meilleures amies, assises sur l’herbe d’un parc de Bruges. Elle évoque ses funérailles. Ses copines espèrent qu’elle va changer d’avis, le lui disent.

Il reste quatre jours. Elle fait ses adieux, planifie la distribution de ses souvenirs : un bocal avec des pierres pour l’une, la télé écran plat pour sa maman…

Sur l’horloge : "Keep calm & carry on"

Le 24 septembre, il est 17h et quelques minutes. La caméra s’attarde sur l’horloge où des mots sont inscrits, ironiques; "Keep calm&carry on"… Le docteur est reparti. Il n’y a plus que le journaliste et Emily dans le petit studio. Emily, vivante.

"Je ne peux pas le faire", dit-elle, toujours face caméra, "parce que les deux dernières semaines ont été assez supportables. Il n’y a pas eu de crises" .

Que s’est-il passé ? "Ce n’est pas très clair. Est-ce la sérénité de la mort si proche qui a fait que cela était plus supportable ou est-ce que quelque chose a changé en moi ? J’ai essayé de penser le moins possible à ma vérité, que je ferais mieux de ne pas exister."

La jeune femme "retient son souffle pour l’avenir" .