Belgique

entretien

Un gouvernement intérimaire; et une crise de longue haleine... Tour d'horizon en compagnie de Jean-Benoît Pilet, politologue au Cevipol (ULB).

Le Palais a précisé, lundi, la mission de Guy Verhofstadt...

Elle est double. Une mission de formateur d'un gouvernement qui ait une durée limitée et des objectifs simples, sans visée communautaire; et une mission de démineur/débloqueur sur des pistes à utiliser pour la réforme de l'Etat. L'aspect inédit de la situation ne réside pas dans ce second mandat : il ressemble à celui de Jean-Luc Dehaene en 1991, qui déboucha sur la réforme de 1993. C'est celui de former un gouvernement qui n'ait pas l'ambition de durer 4 ans. On le dit explicitement pour donner confiance à tous les partenaires.

N'empêche, cet exécutif pourrait être amené à durer jusqu'aux régionales de juin 2009.

Ce n'est pas exclu. Sa forme pourrait évoluer si aucune autre formule n'aboutit, ou si la réforme de l'Etat reste en rade. Et tout le monde pourrait ne pas entendre "une durée de vie limitée" de la même manière. Quelques semaines ou un an et demi ? Ce pourrait être l'objet d'une nouvelle crise ! On découvre de nouveaux outils, mais on n'a pas de modes d'emploi. Le flou reste important. L'étonnant, ce n'est pas le flou. C'est qu'il dure depuis 6 mois - 6 mois d'entêtement sur une seule formule. N'excluons donc pas qu'il faille encore quelques semaines pour évoluer...

Cela dit, des choses ont bougé ces derniers jours.

C'est vrai. Pour la première fois, on voit des évolutions positives par rapport à la volonté de former un gouvernement : les francophones se rendent compte qu'il faudra une réforme de l'Etat; les Flamands se rendent compte qu'il faut une majorité des 2/3. Et puis, des exclusives tombent : le MR à l'égard du PS, le CD & V et l'Open VLD à l'égard du SP.A, Didier Reynders s'ouvrant à toutes les formules...

Elles tombent, ou, disons, elles s'affaiblissent ?

C'est déjà un pas. Il y a une prise de conscience. La situation se décante, comme d'ailleurs ce devrait être le cas chaque fois qu'il y a un échec. Si ce ne fut pas le cas jusqu'ici, c'est parce que l'on n'a rien tenté d'autre que l'orange bleue.

N'y a-t-il pas une espèce de transfert des exclusives sur des partis à des exclusions de personnes ?

Pour former un gouvernement, il faut réaliser trois opérations : choisir des partenaires, formuler un programme, instaurer un climat de confiance entre les interlocuteurs. Or, les francophones continuent - à tort ou à raison - à stigmatiser M. Leterme; le CD & V se trouve persécuté par tous les francophones et leurs médias; Mme Milquet et M. Reynders ne s'entendent toujours pas mieux; les écologistes francophones ont toujours autant d'objections contre M. De Wever, de même que les Flamands à l'égard de M. Maingain, etc. C'est au niveau des personnes que l'hypothèque la plus lourde pèse aujourd'hui. C'est la raison pour laquelle le Roi a confié une mission d'urgence à M. Verhofstadt : si ça ne se passe pas bien, le gouvernement à former n'en a que pour un temps; la confiance peut être moindre.

Il y a aussi une raison plus juridique de sortir du cadre actuel : on convient que la notion d'affaires courantes est peu extensible.

Voilà 10 ans, les partis auraient été moins prudents. Mais l'incertitude politique grandit par rapport au monde judiciaire. C'est la crainte de prendre des mesures qui risqueraient d'être annulées par le Conseil d'Etat ou la Cour constitutionnelle. Regardez BHV : la Cour avait dit d'abord que l'accord sur les circonscriptions provinciales tenait, puis l'a cassé...

Yves Leterme reste candidat Premier ministre du seul parti flamand incontournable...

Quoique. On l'entendait prêt, ce week-end, à s'effacer pour une réforme de l'Etat. Se présenter comme martyr de la cause flamande pourrait être rentable électoralement. La preuve : le VLD n'est pas très heureux du retour de Guy Verhofstadt. Yves Leterme serait d'office gagnant : soit l'aura de Premier ministre, soit celle de martyr.

Mais il reste une énigme.

Il lui est difficile de ne pas sortir des formules qui ne soient pas vexantes. Il caricature ses positions, il est trop radical. Manifeste m ent, lorsqu'il est agacé, il va trop loin. Notamment à l'égard des médias, comme dans ses derniers propos qui sont des amalgames douteux. Cette difficulté à maîtriser sa communication est étonnante dans une génération de responsables qui ont tendance - au point de devenir ennuyeux - à trop contrôler leurs messages. Cela dit, je trouve légitime de relever que la presse, francophone comme néerlandophone, est d'opinion en matière communautaire. Dans ce registre, ce n'est pas vrai que nous n'aurions plus une presse d'opinion, alors qu'elle l'est devenue si peu sur d'autres questions. Pour la presse flamande, c'est une tradition. Pour la presse francophone, c'est clair dans la crise.

Laquelle approfondit aussi le clivage Nord-Sud dans l'opinion...

Cela vaut entre partis, médias et citoyens. La crise bloque davantage sur les relations que sur le contenu des dossiers. Des demandes flamandes pourraient être acceptables pour les francophones, comme les investissements régionaux dans le rail, et inversement. Mais l'effet de dramatisation est tel qu'on oublie le contenu. On ne s'entend plus.

Si "crise de régime" il devait y avoir, ne serait-ce pas par ce biais-là ?

Oui, l'élément de crise le plus important, c'est le refus de comprendre l'autre (partis, organes de presse, opinion publique), davantage que les positions et difficultés de les concilier. Le fédéralisme belge a créé deux sous-systèmes parallèles, comme la Belgique unitaire le fit jadis des "piliers", qui travaillent en circuit fermé de part et d'autre.