Belgique

Le bruit engendré par les dégâts matériels et surtout humains (111 policiers blessés) qu’a provoqués la manifestation nationale du 6 novembre ne s’éteint pas.

Les critiques continuent de pleuvoir à propos de la gestion du maintien de l’ordre par le bourgmestre de Bruxelles, Yvan Mayeur, accusé, ce dont il se défend avec force, d’avoir interdit à ses policiers de la zone Bruxelles-Ixelles de voler au secours de collègues d’autres zones assiégés par des casseurs hyperviolents. Une enquête menée au sein du SPF Intérieur et des débats parlementaires devraient permettre d’y voir plus clair.

D’ores et déjà, des propositions concrètes sont formulées pour rendre plus efficace le maintien de l’ordre ou, si l’on préfère, "la gestion négociée de l’espace public" lors des grandes manifestations. L’une d’elles consiste à "ressusciter" la réserve générale de la police fédérale.

Cette réserve existe encore dans le paysage policier belge. Mais elle a changé de visage depuis la réforme des polices, en 2001. "Avant la réforme , explique en substance Olivier Libois, directeur général de la police administrative, la réserve, appelée familièrement le piquet, était constituée d’un petit millier de gendarmes, formés et entraînés ensemble au maintien de l’ordre. Le côté négatif du dispositif venait de ce que, entre deux événements justifiant leur intervention, ces hommes rentraient dans leur caserne et, d’une certaine façon, se tournaient les pouces."

Bref, la réforme a entraîné "une délocalisation" de l’unité. "Les anciens de la réserve se sont retrouvés, par paquets de trente à cinquante éléments, dans les arrondissements, où ils ont constitué des corps d’intervention appelés CIK. Ils sont environ cinq cents, qui œuvrent au quotidien sur leur territoire d’intervention mais sont appelables en cas d’événements requérant la présence d’une force d’appui aux côtés des policiers locaux, comme une grosse manifestation par exemple."

Des différences d’efficacité

Le hic, selon certains, c’est que le degré de formation, d’entraînement et d’engagement de ces troupes varie d’un arrondissement à l’autre. Si certaines CIK sont efficaces et bien équipées, d’autres seraient beaucoup moins performantes et motivées. D’où la tentation de revenir à un corps centralisé.

D’aucuns voient dans une telle formule un risque sur le plan démocratique. "Pas question d’installer des CRS (compagnies républicaines de sécurité) en Belgique" , scande par exemple Yvan Mayeur. "Pas question de former des robocops uniquement tournés vers la répression" , reprennent en chœur des voix sensibles au respect des libertés individuelles.

Il existe une alternative. Une nouvelle loi donne au directeur général de la police administrative la possibilité d’imposer l’uniformisation de la formation et du mode de fonctionnement des CIK. Elles garderaient leur organisation actuelle mais se verraient soumises au même régime d’entraînement.

Des troupes faméliques

Quoi qu’il en soit, ils sont de plus en plus nombreux à plaider pour la reconstitution d’une capacité opérationnelle en matière de maintien de l’ordre. Parmi eux, le député-bourgmestre de Woluwe-Saint-Lambert, Olivier Maingain (FDF).

Celui-ci a été frappé par le manque de moyens humains déployés le jour de la manif. "Savez-vous qu’à Bruxelles, capitale de l’Europe, la nuit et le week-end, la police fédérale ne peut mobiliser que deux sections et leur commandement, soit une petite vingtaine de personnes. En journée et en semaine, deux autres sections sont mobilisables, ce qui représente, en tout, une capacité d’intervention d’une quarantaine de policiers. C’est consternant."

Olivier Maingain relève encore, entre autres constats, que le jour de la manifestation, il a été fait appel à un peloton de la police des chemins de fer "dont ce n’est pas la vocation première d’encadrer une manifestation".

Il rejoint le chef de corps de sa zone (Montgomery) lequel propose que, lors d’événements importants, les polices locales assurent un maintien de l’ordre passif et défensif et qu’un corps fédéral spécialement formé s’occupe d’un maintien de l’ordre actif, en se chargeant par exemple des opérations d’encerclement ou de refoulement avec des moyens proportionnés.

"Un tel corps aurait pu isoler et neutraliser le noyau dur des manifestants. Au lieu de cela, huit policiers de la zone Montgomery ont dû, quarante minutes durant, tenir l’entrée du tunnel de la Porte de Hal. Ils ont tous été blessés, tous. Le collège de police va d’ailleurs les recevoir et leur rendre hommage" , scande M. Maingain.

Restrictions budgétaires

Celui-ci craint qu’au lieu de faire une priorité de la sécurité, "mission régalienne s’il en est" , le gouvernement, "qui s’apprête à mener une politique de restrictions budgétaires", fasse un peu plus reposer la charge de travail sur les zones locales. "Imaginez , dit-il, que les policiers de la zone Montgomery sont parfois appelés à se déplacer jusqu’à Anvers pour aider au maintien de l’ordre lors de matches de l’Antwerp…"

Il n’est pas le seul à s’inquiéter du manque de moyens humains et matériels dont disposent les policiers. Eddy Lebon, président du syndicat Sypol, qui a déposé plainte pour abstention coupable au lendemain de la manifestation, rappelle qu’il manque 3 000 policiers en Belgique. Or, dit-il, "les recrutements viennent d’être gelés jusqu’au mois d’octobre 2015" . M. Lebon relève aussi que les budgets de fonctionnement de la police fédérale vont diminuer de 25 % au cours de la législature.

Plusieurs chefs de corps se plaignent quant à eux du vieillissement des troupes et du caractère obsolète du matériel et des équipements, alors même que l’âge de départ à la retraite des policiers va être retardé. Tout cela nous éloigne sans doute des problèmes liés au maintien de l’ordre. Quoique…