Belgique

Dans l’imaginaire collectif, on fait un lien automatique entre immigration et insécurité, entre délinquance et origine ethnique. Comment l’expliquer ? Quelle est la réalité ?

ANDREA REA : C’est clair que la question de l’immigration est toujours liée à celle de l’insécurité, et plutôt à la peur. Il y a une image de suspicion qui est toujours accolée à l’étranger. Je suis fils de deuxième génération de l’immigration italienne. J’ai grandi en me faisant traiter de sale macaroni pendant toute ma jeunesse. Il n’y a pas si longtemps, des ministres m’appelaient André parce que Andrea, ça faisait trop immigré. Au cours des 20 dernières années, il y a eu prolifération des discours sur l’insécurité, au-delà de la question de la réalité de cette insécurité : le sentiment d’insécurité est beaucoup plus grand que la réalité de l’insécurité - je ne dis pas par là qu’il n’y a pas de délits commis. Ce thème de l’insécurité devient le prisme à partir duquel on interprète la transformation de nos sociétés. Alors que sur la même période, un élément qu’on peut chiffrer et démontrer a vraiment augmenté : l’inégalité entre les groupes sociaux. Aujourd’hui, des tas de sujets sont complètement occultés et on éclaire ce qui est en dessous du lampadaire, dont on parle et reparle sans cesse. De temps en temps, il faut aussi déplacer la focale : il est important d’avoir un discours sur l’origine de la suspicion vis-à-vis de l’étranger, mais il faut en même temps se demander comment se construit l’inégalité et pourquoi ce sont les groupes les plus fragilisés qui font toujours l’objet d’un discours d’insécurité.

CHEMSI CHEREF-KHAN : Quand je suis arrivé en Belgique en 1961, c’était le début de l’immigration musulmane, qui était régulière et organisée. Il y avait un bon millier de Marocains et plus ou moins 300 Turcs, tous venus avec un contrat en bonne et due forme. Ils étaient parfois parqués provisoirement dans des conditions un peu difficiles, mais ils arrivaient ici avec un sentiment de servir à quelque chose et d’être accueillis et respectés. Cet aspect me paraît fondamental par rapport à la situation actuelle, où on a l’impression que l’immigration échappe à tout contrôle. Déjà là, c’est une source d’insécurité ou en tout cas de sentiment d’insécurité. Sans compter que par ailleurs, il y a des raisons tout à fait objectives de lier l’insécurité à l’immigration : chacun connaît dans son entourage des gens qui ont été agressés par des jeunes délinquants d’origine plus ou moins immigrée C’est devenu tellement difficile de parler de ces questions avec les mots de tous les jours parce que chaque mot est chargé de connotations émotionnelles. On est vite traité d’islamophobe, de raciste Il existe à ma connaissance par ci par là des statistiques policières pour lier effectivement certains phénomènes d’insécurité, comme la petite délinquance, à l’immigration, mais on entend dire qu’on ne peut pas publier ces chiffres, qu’il y a une chape de plomb des politiques pour empêcher de divulguer ce genre de données. Vrai ou pas, dès que ce genre de données circulent, cela ajoute au sentiment d’insécurité. En outre, l’idée générale qu’on a dans nos pays de l’islam, autant celui présent ici que celui d’ailleurs, c’est une association à la violence - alors qu’il faudrait vraiment nuancer les choses. Une présence musulmane suscite tout de suite des questions, des méfiances... en attendant éventuellement de se rassurer ensuite. L’a priori négatif est un fait qu’il faut constater.

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La suite dans votre Libre Belgique de ce vendredi 11 février 2011.