Irma Laplasse : la piste négligée

Christian Laporte Publié le - Mis à jour le

Belgique

Notre ex-confrère du "Laatste Nieuws", Jean-Marie Pylyser, est un enfant de la Côte, obstiné et persévérant, qui ne lâche un dossier qu’après l’avoir désossé, déconstruit et trouvé une réponse plausible à ses interrogations. Une frénésie de recherche de la vérité qui est au moins aussi grande que la passion de son métier ou son attachement à sa région.

Depuis 39 ans, il a étudié, analysé et retourné dans toutes les directions la fameuse affaire Laplasse du nom de cette fermière d’Oostduinkerke qui, dans les dernières heures précédant la libération du littoral, alla trouver les soldats allemands pour leur dire que son fils avait été emmené par les résistants du coin et qu’ils le retenaient dans l’école du village.

C’était, certes, une belle manifestation d’amour maternel, mais dans les circonstances de la fin de la Seconde Guerre, cette femme, baignant dans un environnement nationaliste flamand pur et dur, qui avait versé dans la collaboration, fut à la base d’une opération de rage et de désespoir allemande qui se traduisit par un bilan de pertes humaines trop élevé puisque sept membres de la Résistance furent abattus peu avant l’arrivée des libérateurs canadiens.

Comme on le rappelle ci-dessous, le dossier Laplasse se mua en symbole absolu de l’épuration au lendemain de la Seconde Guerre et les "ultras" parvinrent à faire rouvrir le dossier, obtenant même la révision de la peine de mort en détention à perpétuité en février 1996. Jusqu’au bout, en effet, une partie de la Flandre la plus radicale fit valoir qu’elle n’avait pas trahi, ni dénoncé.

Pylyser ne s’est pas contenté d’avoir été à la base de la réouverture du dossier au début des années 1970; il a aussi toujours refusé la logique nationaliste et ce qu’il a appelé "le complot de la réhabilitation" que le hasard l’amena à découvrir. Ce qui l’incita à enquêter encore et encore, et même entre les audiences du procès en révision fin 1995 et début 1996 ! Un "opus magnum" qui se traduisit déjà antérieurement par deux livres à charge et à décharge.

Voilà qu’à quelques encablures du 65e anniversaire de la Libération, il propose à la fois une synthèse et une analyse de l’affaire de septembre 44 à aujourd’hui, mais étaye aussi une hypothèse qui, assez extraordinairement, ne fut jamais envisagée : le vrai responsable de la dénonciation ne fut pas Irma Laplasse, mais son mari Henri, bien plus engagé dans la collaboration qu’elle puisqu’il était membre du Vlaams Nationaal Verbond et avait servi l’occupant comme surveillant de la plaine d’aviation de Coxyde.

Jusqu’ici, la version officielle est qu’Henri Laplasse était absent de la ferme familiale lorsque son épouse s’en alla à la rencontre des Allemands à la batterie du Groenendijk, lui-même "étant allé chercher du bois avant de se rendre chez sa mère".

Fait incroyable : le mari, malgré ses états de services pro-nazis, n’a jamais été interrogé, ni juste après les faits ni lors de la réouverture du dossier. L’eût-il été, estime Jean-Marie Pylyser, il aurait pu éclairer les enquêteurs sur l’étrange conclusion du journal intime d’Irma Laplasse qui, la veille de son exécution, lui écrivait que "sa mort pourrait lui être profitable". En même temps, elle confiait à ses enfants Fred et Angèle que "toute la lumière n’est pas encore faite". Dans la nuit qui précéda sa mort, la première femme belge à avoir été exécutée pour trahison envers la Belgique avait pourtant encore fait mander trois témoins jusque-là jamais entendus. Mais le mystère demeura entier.

Jean-Marie Pylyser ajoute un autre témoignage inédit au dossier. Nettement postérieur celui-là, puisqu’il remonte à 1988, lorsqu’un fermier de la région, ancien combattant de 14-18 mais aussi résistant de 40-45, lui révéla qu’Irma Laplasse lui avait dit avoir agi sous la pression de son mari. De là à avancer que la fermière ne fut pas l’instigatrice mais l’exécutrice du dernier baroud allemand, il y a un pas que Pylyser a fini par franchir avec beaucoup de prudence. Mais cela ne blanchit pas Irma Laplasse pour autant : quelques heures avant d’être exécutée, elle confia à une codétenue que "s’ils m’auront demain, on les a eus aussi, les salauds"

"Verzwegen schuld" clôt la trilogie sur l’affaire Laplasse, JMP-Trends, Middelkerke; renseignements : 059/27.86.04 ou jmp-trends@telenet.be

Christian Laporte

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