Belgique

Lorsqu’en Belgique francophone, on débat de la diversité religieuse et de la laïcité de l’Etat, plus précisément à propos de l’islam, il y a souvent un fort fumet "bleu blanc rouge", constate l’association Tayush. Il faut pourtant faire la part des choses car nos deux sociétés ne sont pas interchangeables. Puis la "laïcité à la française" est souvent portée au pinacle comme s’il n’y avait pas ailleurs en Europe, des expériences méritant d’être examinées.

En ces temps où le libre-examen est mis à mal jusqu’en son sanctuaire de l’ULB, il est intéressant d’entendre des voix atypiques. En France, l’une d’elles est Cécile Laborde qui, avec Jean Baubérot et quelques autres, a pris quelque distance avec la conception dominante du modèle républicain. Ce professeur de théorie politique à l’University College of London, auteur de "Critical republicanism : the Hijab Controversy and Political Philosophy" et de "Français, encore un effort pour être républicains" sera précisément à l’ULB, ce 2 mars, pour se demander si le modèle français d’intégration est exportable.

Cette politologue nullement adepte du multiculturalisme anglo-saxon a élaboré une théorie du "républicanisme critique" qui revisite la tradition républicaine. Elle se demandera, interpellée par le sociologue Marc Jacquemain et la politologue Fatima Zibouh (ULg), si cette tradition est exportable dans la société belge, marquée comme nulle autre par le compromis philosophique et le poids des réseaux dans le service public.

L’initiative s’inscrit dans les objectifs de l’association Tayush, de l’arabe classique "Ta’ayush" qui signifie "coexistence" ou "vivre ensemble" (c’est aussi le nom d’un mouvement pacifiste judéo-arabe en Israël-Palestine). Il s’agit d’un "groupe de réflexion pour un pluralisme actif" né en octobre 2010 de l’initiative d’un groupe de femmes et d’hommes vivant en Belgique et issus de l’immigration ou de la "société d’accueil". "Tout est parti d’une réflexion sur le malaise identitaire des sociétés européennes, expliquent ses responsables. L’ouverture à la mondialisation des échanges et aux migrations a définitivement brisé un ‘entre-soi’ confortable. Nos sociétés multiculturelles ont du mal à intégrer ce phénomène. Il y a la précarité persistante des populations issues de l’immigration maghrébine, turque et subsaharienne mais aussi une attitude crispée autour de caractéristiques culturelles de la société d’accueil. Et celle-ci se cristallise en hostilité face au développement d’un islam visible auprès de populations immigrées qui aspirent légitimement à l’égalité en droit et en dignité. Puis, les personnes d’origine immigrée restent largement confrontées à la discrimination, en particulier dans l’emploi, ce qui peut nourrir en retour des tendances au repli communautaire."

C’est contre ces replis que se mobilise Tayush, qui "porte le projet d’une société inclusive pratiquant le pluralisme actif, qui reconnaît l’apport des différences culturelles, accepte et valorise leur inscription dans l’espace public et travaille à leur intégration réciproque". Mais "pareil projet, qui vise égalité sociale et l’accès à la citoyenneté, ne va pas de soi. Il faut dès lors une stricte égalité des droits, civils et politiques mais aussi sociaux, économiques et culturels". Des droits qui doivent pouvoir être exercés sans la moindre pression.

Tayush est aussi pour une stricte égalité entre les femmes et les hommes. "Elle n’est acquise ni ici ni ailleurs mais les femmes doivent pouvoir déterminer librement leur émancipation." Autre pierre angulaire du groupe : "C’est la laïcité politique et la neutralité qui vise à garantir la séparation des Eglises et de l’Etat et les libertés fondamentales de personnes et de groupes de personnes partageant des conceptions philosophiques ou religieuses différentes. La laïcité politique doit constituer un cadre commun de protection, de régulation et d’arbitrage entre toutes les convictions compatibles avec les droits humains." Si on n’adhère pas à ces principes, on ne peut rejoindre Tayush qui se présente toutefois "d’abord comme un think-tank, un lieu de réflexion collective et d’échange qui nourrit ses participants. Et qui ambitionne de peser sur les débats de société en s’affirmant publiquement aussi souvent que nécessaire."

La vie de Tayush est rythmée par des rencontres mensuelles qui "ont pour objet d’approfondir, avec l’aide d’experts, de scientifiques, de personnalités politiques ou de militants, les questions liées à son objet". Ces derniers mois, le groupe a ainsi dialogué avec Sarah Demart (émeutes à Matongé), Sophie Heine ("Se voiler ou se dévoiler") ou encore Felice Dassetto ("L’Iris et le croissant"). Et Tayush a pris position sur les Assises de l’interculturalité, sur le licenciement d’une employée portant le foulard chez Hema et sur des discriminations sur bases religieuses dans l’enseignement supérieur.

Rens. : www.wix.com/tayush.